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Document · novembre 1700

Instructions de Louis XIV au duc d’Anjou

« Ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître ; n’ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez »

Les six premiers articles, dans la graphie du Roi

Ne manqués a aucun de uos devoirs surtout enuers dieu.

Conserués nous dans la pureté de uostre éducation.

Faittes honorer dieu par tout ou uous aurés du pouuoir ; procurés sa gloire, donnés en lexemple : cest un des plus grands biens que les roys puissent faire.

Desclarés uous en toute occation pour la uertu et contre le uice.

Naiés jamais dattachement pour personne.

Aimés uotre femme, uiués bien auec elle, demandés en une a dieu qui nous contienne. Je ne croy pas que uous deuiés prendre une autrichienne.

Les vingt-sept articles rapportés par Voltaire

Aimez les Espagnols et tous vos sujets attachés à vos couronnes et à votre personne. Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus ; estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là vos véritables amis.

Faites le bonheur de vos sujets ; et dans cette vue n’ayez de guerre que lorsque vous y serez forcé, et que vous en aurez bien considéré et bien pesé les raisons dans votre conseil.

Essayez de remettre vos finances ; veillez aux Indes et à vos flottes ; pensez au commerce, vivez dans une grande union avec la France ; rien n’étant si bon pour nos deux puissances que cette union à laquelle rien ne pourra résister.

Si vous êtes contraint de faire la guerre, mettez-vous à la tête de vos armées.

Songez à rétablir vos troupes partout, et commencez par celles de Flandre.

Ne quittez jamais vos affaires pour votre plaisir ; mais faites vous une sorte de règle qui vous donne des temps de liberté et de divertissement.

Il n’y en a guère de plus innocents que la chasse et le goût de quelque maison de campagne, pourvu que vous n’y fassiez pas trop de dépense.

Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle ; écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider.

Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à décider ; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire cette décision.

Faites tout ce qui vous sera possible pour bien connaître les gens les plus importants, afin de vous en servir à propos.

Tâchez que vos vice-rois et gouverneurs soient toujours espagnols.

Traitez bien tout le monde ; ne dites jamais rien de fâcheux à personne ; mais distinguez les gens de qualité et de mérite.

Témoignez de la reconnaissance pour le feu roi, et pour tous ceux qui ont été d’avis de vous choisir pour lui succéder.

Ayez une grande confiance au cardinal Porto-Carrero, et lui marquez le gré que vous lui savez de la conduite qu’il a tenue.

Je crois que vous devez faire quelque chose de considérable pour l’ambassadeur qui a été assez heureux pour vous demander, et pour vous saluer le premier en qualité de sujet.

N’oubliez pas Bedmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous servir.

Ayez une entière créance au duc d’Harcourt ; il est habile homme, et honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.

Tenez tous les Français dans l’ordre.

Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pas trop de familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d’eux tant qu’ils seront sages ; renvoyez-les à la moindre faute qu’ils feront, et ne les soutenez jamais contre les Espagnols.

N’ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu’elle quitte Madrid, et qu’elle ne sorte pas d’Espagne. En quelque lieu qu’elle soit, observez sa conduite, et empêchez qu’elle ne se mêle d’aucune affaire. Ayez pour suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.

Aimez toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu’ils ont eue à vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou envie d’avoir qui ne se trouve pas chez vous ; nous en userons de même avec vous.

N’oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver. Quand vous aurez assuré la succession d’Espagne par des enfants, visitez vos royaumes, allez à Naples et en Sicile ; passez à Milan, et venez en Flandre : ce sera une occasion de nous revoir ; en attendant visitez la Catalogne, l’Aragon, et autres lieux. Voyez ce qu’il y aura à faire pour Ceuta.

Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout en entrant dans Madrid.

Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. Ne vous en moquez point. Chaque pays à ses manières particulières ; et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d’abord le plus surprenant.

Évitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui donnent de l’argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement, et ne recevez guère de présents, à moins que ce soient des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez éviter d’en recevoir, faites-en à ceux qui vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer quelques jours.

Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef.

Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître ; n’ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions.

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