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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

L’Histoire

L’agrandissement du royaume

En 987, le roi de France possédait en propre moins de terres que plusieurs de ses vassaux. Huit siècles plus tard, ses successeurs régnaient sur le plus vaste et le plus peuplé des États d’Occident. Voici, province par province, l’histoire de cette patiente agrégation qui fit d’une principauté un royaume, et d’un royaume une nation.

Il n’est pas d’exemple, dans l’histoire de l’Europe, d’une construction territoriale aussi lente et aussi continue. La France s’est bâtie comme on bâtit une cathédrale : à travers les générations, sans que nul architecte en vît l’achèvement. Chaque roi ajouta sa pierre — un mariage ici, un procès féodal là, une succession recueillie, parfois une conquête — et le tout finit par tenir ensemble.

Le domaine des premiers Capétiens

Quand Hugues Capet fut élu à Senlis et sacré à Noyon le 3 juillet 987, il devint roi d’un royaume immense et maître d’un domaine dérisoire. Sa souveraineté nominale s'étendait de l’Escaut aux Pyrénées ; sa propriété réelle se réduisait à une bande étroite, de Senlis et Compiègne jusqu'à Orléans, en passant par Paris et Étampes — quelques dizaines de châtellenies, une poignée d’abbayes, et la vicomté de Montreuil-sur-Mer qui lui donnait un maigre accès à la mer. Le duc de Normandie, le comte de Flandre, le duc d’Aquitaine, chacun disposait de plus de terres, d’hommes et d’argent que leur suzerain.

Pire : ce mince domaine n’obéissait même pas. Entre Paris et Orléans, les sires de Montlhéry et du Puiset détroussaient marchands et pèlerins, coupant le roi de sa propre capitale méridionale. Les trois premiers Capétiens passèrent leur vie à ne rien perdre — ce qui n'était déjà pas rien — et à recueillir quelques miettes : le Gâtinais en 1068, le Vexin français en 1077, la vicomté de Bourges achetée en 1101 à un croisé pressé de partir.

Il fallut Louis VI le Gros, entre 1108 et 1137, pour que le roi devînt maître chez lui : ce prince énorme, passant sa vie à cheval et au siège, réduisit un à un les châteaux des brigands féodaux et fit régner la paix du roi sur ce qu’il possédait. On sourit de ces guerres de canton ; elles furent pourtant la condition de tout, car avant d’agrandir le domaine il fallait le rendre gouvernable.

Une doctrine allait bientôt en garantir la solidité : l’inaliénabilité du domaine. Le roi jouit de ses terres sans les posséder ; il ne peut ni les vendre ni les donner, car elles appartiennent à la couronne et non à sa personne. Consacrée par l'édit de Moulins en février 1566, cette règle fit du domaine un cliquet : ce qui y entrait n’en sortait plus.

Philippe Auguste et la Normandie (1204)

Le tournant porte un nom. Philippe Auguste (1180-1223) hérita d’un domaine à peine plus grand que celui de son trisaïeul et laissa un État. Son mariage avec Isabelle de Hainaut lui apporta l’Artois, l’Amiénois et le Vermandois ; le nord du royaume, jusque-là étranger, devint royal.

Puis vint l’affaire anglaise. Jean sans Terre était, pour ses fiefs continentaux — Normandie, Anjou, Maine, Touraine, Poitou, Aquitaine —, le vassal du roi de France. Ayant enlevé la fiancée d’un de ses propres vassaux, il fut cité devant la cour des pairs et, faisant défaut, condamné en 1202 à la confiscation de ses fiefs. Philippe Auguste exécuta la sentence l'épée à la main. Château-Gaillard tomba le 6 mars 1204, Rouen capitula le 24 juin : la Normandie était française. L’Anjou, le Maine, la Touraine, une partie du Poitou suivirent. La victoire de Bouvines, le 27 juillet 1214, garantit l’ensemble contre la coalition qui voulait le défaire.

Le résultat est chiffrable : en une génération, le domaine royal avait été multiplié par quatre. Et la manière importe : le roi n’avait pas conquis, il avait jugé. La France s’est agrandie par le droit féodal avant de s’agrandir par les armes.

L’Albigeois et le Languedoc (1229-1271)

Le Midi était un autre monde : langue d’oc, droit écrit hérité de Rome, et cette hérésie cathare que ni la prédication ni l’anathème n’avaient réduite. La croisade albigeoise, commencée en 1209 sans le roi, devint affaire royale quand Louis VIII descendit lui-même dans le Midi en 1226.

Le règlement vint sous saint Louis. Le traité de Paris, signé le 12 avril 1229, imposa à Raymond VII de Toulouse la cession immédiate d’une large part de ses domaines — d’où naquirent les sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne — et le mariage de sa fille unique Jeanne avec Alphonse de Poitiers, frère du roi. Le calcul était limpide : si le couple n’avait pas d’enfant, tout reviendrait à la couronne. Alphonse et Jeanne moururent à quelques jours l’un de l’autre en août 1271, sans postérité. Le comté de Toulouse fut réuni au domaine. Le Comtat Venaissin, revendiqué par le Saint-Siège, lui fut abandonné en 1274 — ce qui explique cette enclave pontificale au cœur de la Provence jusqu'à la Révolution.

Le même saint Louis, par le traité de Paris de 1259 avec l’Angleterre et celui de Corbeil de 1258 avec l’Aragon, fixa au sud et à l’ouest des frontières juridiques claires, préférant la paix certaine à la conquête douteuse.

La Champagne, le Lyonnais, le Dauphiné

Les foires de Champagne étaient alors la place financière de l’Europe. Le comté entra dans l’orbite royale par le mariage, en 1284, de Philippe le Bel avec Jeanne Ire de Navarre, héritière de Champagne et de Brie. Ce ne fut d’abord qu’une union personnelle, la Navarre suivant sa propre voie après 1328 ; la réunion définitive à la couronne fut prononcée par Jean II le Bon en 1361. Philippe le Bel avait entre-temps obtenu en 1312 le rattachement de Lyon, jusque-là terre d’Empire.

L’acquisition la plus singulière fut celle du Dauphiné de Viennois. Humbert II, dernier dauphin, ruiné et sans héritier, vendit sa principauté à la France par le transport définitif du 30 mars 1349. La clause était originale : le Dauphiné, terre d’Empire, ne serait pas incorporé au royaume mais tenu séparément par le fils aîné du roi. De là vient que les héritiers du trône de France se sont appelés les dauphins.

La Bourgogne (1477)

Pendant un siècle, la maison de Bourgogne faillit refaire entre France et Empire l’ancienne Lotharingie. Charles le Téméraire, maître des Pays-Bas et des deux Bourgognes, ne manquait que d’une couronne. Il périt devant Nancy le 5 janvier 1477.

Louis XI saisit l’occasion et l’argumenta en droit : le duché de Bourgogne, apanage masculin, revenait à la couronne faute d’héritier mâle. Il l’occupa. Mais Marie de Bourgogne épousa Maximilien de Habsbourg et emporta dans la maison d’Autriche la Franche-Comté, l’Artois et les Pays-Bas. Le duché de Bourgogne fut français en 1477 ; le comté, la Franche-Comté, resta autrichien puis espagnol pendant deux siècles. De ce partage naquit la rivalité franco-habsbourgeoise qui allait occuper trois siècles d’histoire européenne.

La Provence et l’Anjou (1481)

Le roi René, roi de Naples sans royaume, duc d’Anjou et comte de Provence, mourut le 10 juillet 1480. Son neveu Charles IV du Maine mourut à son tour le 11 décembre 1481, léguant par testament la Provence, l’Anjou et le Maine à Louis XI. Les états de Provence, réunis à Aix, ratifièrent l’union en 1482 sous une formule qui fit longtemps la fierté des Provençaux : l’union se faisait principal à principal, comme d’un pays à un autre. La Provence conserva jusqu’en 1789 ses états, ses privilèges et son parlement — et la France, par cette voie, atteignait la Méditerranée ailleurs qu’en Languedoc.

La Bretagne (1491-1532)

Dernier grand fief indépendant de fait, le duché de Bretagne avait sa monnaie, sa chancellerie, ses états. Charles VIII l’obtint de la manière la plus classique : il épousa la duchesse Anne le 6 décembre 1491 au château de Langeais. Le contrat prévoyait qu'à la mort du roi elle épouserait son successeur ; Louis XII l'épousa donc en 1499, et leur fille Claude de France apporta le duché à François Ier.

L’union ne devint irrévocable qu'à la génération suivante : à la demande des états de Bretagne réunis à Vannes, l'édit d’union perpétuelle fut signé au Plessis-Macé en août 1532, garantissant à la province ses libertés, ses états et l’exemption de certains impôts. La Bretagne resta jusqu’au bout un pays d'états, jaloux de ses franchises.

Les Trois-Évêchés (1552)

Le XVIe siècle porta l’effort vers l’est. En 1552, Henri II conclut avec les princes protestants d’Allemagne le traité de Chambord et fit son « voyage d’Austrasie » : il occupa Metz, Toul et Verdun, trois évêchés d’Empire, sous le titre de vicaire impérial. Charles Quint vint mettre le siège devant Metz et s’y brisa, François de Guise défendant la ville tout l’hiver. La possession française, d’abord provisoire en droit, dura : elle ne fut reconnue par l’Empire qu’aux traités de Westphalie, en 1648. Calais, dernière possession anglaise sur le continent, fut reprise par Guise le 7 janvier 1558.

Le Roussillon et l’Artois (1659)

Les grands traités du XVIIe siècle achevèrent le dessin. Les traités de Westphalie, le 24 octobre 1648, donnèrent à la France les droits des Habsbourg en Alsace — droits ambigus, sur lesquels Louis XIV allait beaucoup bâtir — ainsi que Brisach et Philippsbourg.

Puis vint le traité des Pyrénées, signé le 7 novembre 1659 dans l'île des Faisans, qui mit fin à vingt-cinq ans de guerre avec l’Espagne : la France reçut le Roussillon et une partie de la Cerdagne, portant la frontière méridionale à la crête des Pyrénées, et l’Artois, avec des places en Flandre, en Hainaut et en Luxembourg. Le mariage de Louis XIV avec l’infante Marie-Thérèse scellait l’accord — et fournissait, par une dot jamais payée, le prétexte des guerres suivantes. Le traité d’Aix-la-Chapelle de 1668 ajouta Lille, Douai et Tournai.

La Franche-Comté (1678) et Strasbourg (1681)

La paix de Nimègue, conclue avec l’Espagne le 17 septembre 1678, donna la Franche-Comté à la France — deux siècles après que Louis XI l’eut perdue. Besançon devint française, et Vauban ceintura la nouvelle province de citadelles.

Restait Strasbourg, ville libre d’Empire et verrou du Rhin, par où les armées impériales avaient plusieurs fois envahi l’Alsace. Louis XIV n’attendit pas la guerre : dans le cadre de la politique dite des Réunions, il fit encercler la ville par Louvois, et Strasbourg capitula le 30 septembre 1681 sans un coup de feu, obtenant en échange la conservation de ses privilèges et de sa religion. La cathédrale fut rendue au culte catholique, mais le culte luthérien demeura libre — tolérance remarquable, quatre ans avant la révocation de l'édit de Nantes. La possession fut confirmée par le traité de Ryswick en 1697.

La Lorraine (1766) et la Corse (1768)

Les deux dernières provinces vinrent sans guerre. La Lorraine, enclave d’Empire enfoncée dans le royaume, fut l’objet d’un échange arrangé lors de la guerre de Succession de Pologne : le duc François III céda ses duchés contre la Toscane, et Stanislas Leszczynski, beau-père de Louis XV, reçut la Lorraine et le Barrois à titre viager, avec réversion à la France. Le bon roi Stanislas embellit Nancy de la plus belle place du XVIIIe siècle et mourut le 23 février 1766 : la Lorraine devint française ce jour-là, par le simple effet d’un traité signé trente ans plus tôt.

Deux ans après, le traité de Versailles du 15 mai 1768 transféra à la France les droits de la république de Gênes sur la Corse, que celle-ci ne parvenait plus à tenir. Il fallut y combattre les partisans de Pascal Paoli, défaits à Ponte-Novu le 9 mai 1769. Trois mois plus tard, le 15 août, naissait à Ajaccio un enfant qui serait français par cette annexion de la veille.

Faisons le compte. En 987, le roi possédait quelques milliers de kilomètres carrés ; en 1789, le royaume en couvrait environ cinq cent mille et comptait vingt-huit millions d’habitants, le peuple le plus nombreux d’Europe après la Russie. Aucune de ces acquisitions ne ressemble aux autres : mariage pour la Champagne et la Bretagne, succession pour la Provence, achat pour le Dauphiné, jugement féodal pour la Normandie, testament pour l’Anjou, traité pour le Roussillon, patience pour la Lorraine. Une seule constante : rien ne fut rendu.

C’est là le chef-d'œuvre politique de la monarchie capétienne. Elle a fait une nation sans jamais raser les particularismes : la Bretagne garda ses états, la Provence ses privilèges, l’Alsace sa langue et sa foi, le Midi son droit écrit. Le roi n’a pas uniformisé, il a fédéré autour de sa personne — et c’est parce qu’il respecta les provinces qu’il put les garder. Ce que la Révolution trouva en 1789 n'était pas un territoire conquis, mais un héritage assemblé pièce à pièce par quarante rois.