Le Royaume
La cour et l'étiquette
On a longtemps ri de l'étiquette de Versailles comme d’une manie de vieux cérémonial. C'était un instrument de gouvernement, et l’un des plus efficaces jamais inventés. Voici comment le roi de France transforma sa vie privée en liturgie publique, et sa maison en machine à tenir la noblesse.
Une maison devenue un État
Tout est parti d’une maison. Au temps des premiers Capétiens, le roi vivait comme un grand seigneur entouré de ses domestiques : un panetier pour le pain, un bouteiller pour le vin, un connétable pour les chevaux, un chambrier pour la chambre. Ces gens-là servaient à table et dormaient à la porte. Puis, par cette pente qu’ont toutes les institutions, les offices domestiques devinrent des dignités, les dignités des charges d'État, et le valet du roi se trouva ministre. Le connétable, palefrenier en chef à l’origine — comes stabuli, comte de l'étable —, devint le chef suprême des armées du royaume ; le chancelier, simple clerc du secrétariat, devint le premier magistrat de France et le gardien du sceau.
Sous les derniers Valois et les Bourbons, cette maison avait pris les proportions d’une administration. On distinguait la maison ecclésiastique, dirigée par le grand aumônier de France — d’ordinaire un cardinal —, qui gouvernait la Chapelle et disait la messe du roi ; la maison civile, avec ses centaines d’officiers de bouche, de chambre, de garde-robe, d'écurie et de vénerie ; et la maison militaire, où servaient les gardes du corps, les Cent-Suisses, les mousquetaires gris et noirs, les gendarmes et chevau-légers. Servir dans la maison du roi n'était pas domesticité mais honneur : les plus grands noms de France se disputaient le droit de tenir la manche d’une chemise.
Les grandes charges de la couronne
Au sommet, une poignée de charges appelées grands officiers de la couronne, dont les titulaires prenaient rang immédiatement après les princes du sang.
Le connétable de France commandait les armées ; sa charge, devenue trop puissante, fut supprimée en 1627 après la mort de Lesdiguières, et l’on ne la releva plus. Le chancelier de France était inamovible — le seul homme du royaume que le roi ne pût destituer, ce qui n’est pas un mince détail dans une monarchie dite absolue : on pouvait lui retirer les sceaux, non son titre, et il mourait chancelier. Venaient ensuite le grand maître de la maison du roi, qui gouvernait tout l’hôtel et portait le bâton devant le souverain ; le grand chambellan, maître de la chambre ; le grand écuyer, qu’on appelait par excellence « Monsieur le Grand » et qui régnait sur les écuries, les pages et les carrosses ; le grand veneur, le grand fauconnier, le grand louvetier, le grand panetier, le grand échanson, le grand maréchal des logis ; enfin les maréchaux de France, l'amiral et le grand maître de l’artillerie.
À ces dignités s’ajoutaient les quatre premiers gentilshommes de la chambre, servant chacun par quartier d’une année, et le grand maître des cérémonies, ordonnateur des sacres, des funérailles, des lits de justice et des entrées solennelles — l’homme qui savait, seul, qui devait marcher devant qui. Charge dérisoire en apparence ; elle décidait en réalité de tout, car à la cour la préséance était la mesure du pouvoir.
Le lever et le coucher
Le chef-d'œuvre du système fut d'ériger en cérémonie publique ce que tout homme fait seul : s'éveiller et s’endormir.
À huit heures et demie, le premier valet de chambre, qui avait dormi au pied du lit, réveillait Louis XIV. Commençait alors le lever, découpé en entrées successives dont chacune était une faveur mesurée. L’entrée familière admettait les enfants de France et les princes du sang ; la grande entrée, les grands officiers, le premier médecin, le premier chirurgien ; la première entrée, quelques privilégiés ; puis l’entrée de la chambre ouvrait à un flot de courtisans. Le roi se levait, priait, se faisait raser un jour sur deux, et l’on procédait à l’habillement. La chemise était présentée par le prince du sang le plus qualifié présent ; le droit de tendre la manche droite ou gauche, de tenir le bougeoir, de passer la robe de chambre se disputait âprement, car chacun de ces gestes était une déclaration publique de rang.
Le soir, le coucher reprenait la cérémonie en sens inverse. Le roi, avant de renvoyer l’assistance, désignait du regard un courtisan à qui l’on remettait le bougeoir — insigne distinction, sans profit, sans fonction, qui valait qu’on eût attendu debout deux heures. Saint-Simon, qui l’obtint et qui savait ce qu’il notait, a vu clair sur ce mécanisme :
Jamais personne ne donna de meilleure grâce, et n’augmenta tant par là le prix de ses bienfaits ; jamais personne ne vendit mieux ses paroles, son sourire même, jusqu'à ses regards.
Toute la journée était réglée de la sorte : la messe à dix heures, le conseil, le dîner au petit couvert vers une heure, la promenade ou la chasse, le travail avec les ministres, le souper au grand couvert à dix heures du soir. Rien n'était laissé au hasard, et le mémorialiste en tire la formule la plus célèbre de son œuvre :
Avec un almanach et une montre, on pouvait, à trois cents lieues de lui, dire avec justesse ce qu’il faisait.
L'étiquette comme instrument de gouvernement
Il faut ici renverser le préjugé. L'étiquette de Versailles n'était pas la maniaquerie d’un souverain vaniteux : c'était une politique, et une politique de vaincu de la Fronde.
Louis XIV avait dix ans lorsqu’il dut fuir Paris de nuit devant la révolte des princes et des parlements ; il n’oublia jamais. Toute sa vie fut une réponse à cette humiliation, et il comprit qu’on ne réduit pas une haute noblesse guerrière par la force — on l’y avait essayé pendant cinq siècles sans résultat durable. On la réduit en lui offrant un théâtre où sa passion du rang trouve à s’employer sans nuire à l'État. Le grand seigneur qui, un siècle plus tôt, eût levé des troupes en Guyenne, se battait désormais pour tenir la chemise du roi. La violence féodale se convertissait en préséance ; la révolte, en intrigue de couloir.
Le roi lui-même a nommé le procédé dans ses Mémoires pour l’instruction du Dauphin : il faut, écrit-il, connaître le cœur des hommes, savoir que les vaines distinctions les gouvernent souvent mieux que les grandes récompenses, et qu’un prince qui n’a pas assez de bienfaits réels à répandre doit avoir des bienfaits d’opinion. C'était une lucidité de gouvernant, non une complaisance de vaniteux.
Le second effet, moins remarqué, tenait à la visibilité du souverain. Le roi de France vivait sous les yeux de son royaume. Tout homme correctement vêtu et portant l'épée entrait à Versailles ; on voyait le roi dîner, prier, traverser la galerie ; on lui remettait un placet au passage. Il n’y avait ni bureau fermé, ni antichambre infranchissable. La monarchie française fut, paradoxalement, le plus public des gouvernements de l’Europe — et cette accessibilité fit longtemps sa force populaire.
Mais l’inverse était vrai aussi, et redoutable : puisqu’on voyait le roi, il fallait s’y montrer. L’absence devenait une faute.
C'était un démérite aux uns de ne pas faire de la cour son séjour ordinaire, aux autres d’y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n’y venait jamais ou presque jamais. Quand il s’agissait de quelque chose pour eux : « Je ne le connais point », répondait-il fièrement.
En une réplique, tout le système est dit. La noblesse s'était rendue prisonnière volontaire, et le geôlier n’avait pas eu besoin de fermer la porte.
Les résidences
La cour fut longtemps itinérante. Les Valois allaient de Blois à Amboise, de Chambord à Fontainebleau, entraînant derrière eux des milliers de chariots ; François Ier ne s’arrêtait guère. Les Bourbons se fixèrent davantage : le Louvre et les Tuileries à Paris, Saint-Germain-en-Laye où Louis XIV naquit en 1638, Vincennes, Fontainebleau pour l’automne et la chasse, Compiègne pour les manœuvres.
Le 6 mai 1682, Louis XIV installa définitivement à Versailles sa personne, sa cour et son gouvernement. L’ancien pavillon de chasse de Louis XIII, que Le Vau, Hardouin-Mansart et Le Nôtre avaient métamorphosé, devint la capitale politique du royaume : cinq à dix mille personnes y vivaient, dont plusieurs milliers logées dans le château même, souvent dans des soupentes glacées dont les mémoires du temps disent l’inconfort. Saint-Simon, qui détestait le lieu autant qu’il en connaissait les rouages, ne lui a pas pardonné d’avoir été bâti sur des marécages :
Le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux, sans vue, sans bois, sans eau, sans terre.
Le roi lui-même s'échappait de son propre décor : à Marly, château plus petit où l’on n’allait que sur invitation — « Sire, Marly ? » demandait-on humblement au passage —, et au Trianon de marbre rose, où l'étiquette se relâchait. Louis XV multiplia ces retraites à Choisy, à Bellevue ; Marie-Antoinette poussa la fuite jusqu’au Hameau. Il y a là un signe : le système finit par étouffer ceux-là mêmes qu’il servait, et le retrait des derniers rois hors du regard public prépara, plus qu’on ne le dit, la rupture de 1789.
Le théâtre et ses critiques
La cour eut ses moralistes, et ce ne sont pas les moindres écrivains de notre langue. La Bruyère, précepteur chez les Condé, l’observa de l’intérieur en homme qui n’en était pas et n’en serait jamais. Son chapitre « De la Cour » reste le plus impitoyable diagnostic jamais porté sur un milieu de pouvoir :
Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments.
Il eut aussi la formule qui résume tout, et qui vaut pour toutes les cours de tous les temps :
La cour est comme un édifice bâti de marbre : je veux dire qu’elle est composée d’hommes fort durs mais fort polis.
Et cette autre, plus amère encore :
Il y a un pays où les joies sont visibles, mais fausses, et les chagrins cachés, mais réels.
Saint-Simon, duc et pair frustré de n’avoir jamais gouverné, dénonça pour sa part ce qu’il appelait le règne de la vile bourgeoisie : un roi qui, se méfiant des grands, confiait l'État à des commis sortis des bureaux — les Colbert, les Le Tellier, les Louvois — et ne laissait à la noblesse d'épée que le prestige et la ruine. Le reproche n’est pas sans fondement, quoiqu’il vienne d’un intéressé : en vidant l’aristocratie de sa fonction politique tout en lui conservant ses privilèges, la monarchie créa la contradiction dont elle mourrait. Une noblesse qui coûte cher et ne sert plus à rien est indéfendable devant l’opinion — et c’est bien ainsi que le XVIIIe siècle finit par la juger.
Faut-il pour autant condamner l'étiquette ? Elle fut, un siècle durant, ce qu’aucun règlement n’aurait su faire : la pacification d’une caste guerrière, la mise en scène quotidienne de l’unité du royaume, et la transformation du pouvoir en spectacle intelligible à tous. Le cérémonial de Versailles fut copié de Madrid à Saint-Pétersbourg, et la langue française régna sur l’Europe parce qu’elle était celle de cette cour-là. Que la mécanique se soit ensuite grippée, que les héritiers l’aient subie sans plus la comprendre, que le décor ait fini par cacher le roi au lieu de le montrer — cela ne retire rien à la puissance de l’invention. Il n’y a de politique que celle qui se voit ; Louis XIV l’avait compris avant tout le monde, et le monde l’a imité.