Les Rois
Le métier de roi
Louis XIV parlait du « métier de roi » sans métaphore : un travail, avec ses règles, ses tours de main et sa fatigue. De saint Louis à Louis XVI, les rois de France ont écrit à leurs héritiers ce qu’ils avaient appris de ce métier. Ces textes se répondent à travers les siècles.
Il y a, dans l’histoire de la monarchie française, une petite famille de textes qui ne ressemble à aucune autre. Ce ne sont ni des lois, ni des chroniques, ni des traités de doctrine. Ce sont des lettres de rois à leurs fils, écrites en prévision de leur propre mort, pour transmettre ce qui ne s’apprend pas dans les livres. Saint Louis à Philippe, en 1270, avant de partir pour Tunis. Louis XIV à son petit-fils Philippe, en 1700, avant qu’il ne parte régner sur l’Espagne. Louis XVI à son fils, en 1792, dans la tour du Temple. Cinq siècles, trois situations sans rapport — et une continuité qui saute aux yeux.
Le mot que Louis XIV emploie pour désigner la chose est resté : le métier de roi. Il ne s’agit pas d’une image. Un métier s’apprend, s’exerce, se transmet ; il a ses gestes, ses fatigues, ses fautes professionnelles. C’est exactement ainsi que les rois de France ont parlé de la royauté à leurs héritiers.
Le premier devoir n’est pas de commander
On s’attendrait à ce que ces textes commencent par le pouvoir. Ils commencent tous par la justice, et par la justice rendue au plus faible.
Saint Louis est d’une netteté qui ne laisse aucune échappatoire :
Et s’il advient qu’il y ait querelle entre un pauvre et un riche, soutiens de préférence le pauvre contre le riche jusqu'à ce que tu saches la vérité, et quand tu la connaîtras, fais justice.
La règle est plus subtile qu’un parti pris pour les humbles. Elle prescrit une méthode : présumer en faveur de celui qui n’a pas les moyens de se défendre, jusqu'à ce que la vérité soit connue — puis juger selon cette vérité, quelle qu’elle soit. C’est une règle de procédure, pas de sentiment.
Le même roi pousse le raisonnement jusqu'à son point le plus incommode, celui où le roi est partie au procès :
Et s’il advient que tu aies querelle contre quelqu’un d’autre, soutiens la querelle de l’adversaire devant ton conseil, et ne donne pas l’impression de trop aimer ta querelle jusqu'à ce que tu connaisses la vérité, car les membres de ton conseil pourraient craindre de parler contre toi.
Défendre soi-même la cause de son adversaire devant son propre conseil, pour que personne n’ait peur de contredire le roi : peu de traités modernes sur la gouvernance vont aussi loin.
Le travail, la décision, la solitude
Quatre siècles et demi plus tard, Louis XIV écrit à la hâte, dans une langue sèche, sans une once de solennité. Le ton est celui d’un homme qui a fait le travail et qui en connaît les pièges. Sur la manière de conduire une affaire, il donne une règle en deux temps, presque une règle d’apprenti :
Donnez une grande attention aux affaires quand on vous en parle ; écoutez beaucoup dans les commencements, sans rien décider.
Puis, l’expérience venue :
Quand vous aurez plus de connaissance, souvenez-vous que c’est à vous à décider ; mais quelque expérience que vous ayez, écoutez toujours tous les avis et tous les raisonnements de votre conseil, avant que de faire cette décision.
Écouter tout, décider seul. C’est ce que le dernier article, que Louis XIV présente lui-même comme le plus important de tous, énonce en une formule qui vaut testament politique :
Ne vous laissez point gouverner. Soyez le maître ; n’ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez.
Il faut mesurer ce que cette phrase engage chez celui qui l'écrit. Louis XIV a vu Richelieu gouverner sous son père et Mazarin gouverner pendant sa minorité ; il a connu la Fronde, et il sait ce qu’il en a coûté. Le 9 mars 1661, au lendemain de la mort de Mazarin, il a annoncé à ses ministres qu’il gouvernerait lui-même : il tient cette résolution depuis trente-neuf ans lorsqu’il écrit ces lignes. Ce n’est pas un conseil théorique, c’est le résumé d’une vie.
Le même conseil de défiance
Une chose frappe quand on lit ces textes l’un après l’autre : la méfiance envers les flatteurs y revient toujours, et toujours au même endroit — au tout début.
Louis XIV ouvre ses Instructions par elle :
Ne préférez pas ceux qui vous flatteront le plus ; estimez ceux qui, pour le bien, hasarderont de vous déplaire. Ce sont là vos véritables amis.
Saint Louis disait la même chose autrement, en demandant à son fils de choisir des confesseurs assez instruits pour le reprendre, et d'être « de telle disposition que des confesseurs et des amis osent t’enseigner et te corriger avec hardiesse ». Dans les deux cas, le raisonnement est identique : le danger propre au pouvoir n’est pas l’opposition, c’est l’approbation. Un roi qu’on n’ose plus contredire a déjà cessé de gouverner.
C’est le même souci qui inspire à Fénelon, précepteur du duc de Bourgogne, son Télémaque et son Examen de conscience sur les devoirs de la royauté : instruire un futur roi en le mettant en garde contre ce que sa position a de corrupteur. Que le livre ait valu la disgrâce à son auteur ne fait qu’illustrer le propos.
Rendre compte
Reste ce qui sépare absolument le métier de roi de tout autre métier, et que ces textes énoncent sans emphase : le roi devra rendre compte, et il le devra à plus haut que lui.
Bossuet en a donné la formule dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte : le prince est un ministre de Dieu, et son autorité même le constitue débiteur. Le sacre disait déjà cela, dans le serment prêté à Reims avant toute onction. Louis XIV le redit à sa manière, en concluant sur ce qui fonde la confiance qu’il recommande à son petit-fils : Dieu, qui l’a fait roi, lui donnera les lumières nécessaires « tant que vous aurez de bonnes intentions ». La compétence est requise, elle ne suffit pas.
Saint Louis, lui, fait le lien explicitement avec le sacre — et l’ordre de ses mots mérite attention :
Prends garde que tu sois si bon en toutes choses [...] que, s’il plaisait à Notre Seigneur que tu aies l’honneur de gouverner le royaume, que tu sois digne de recevoir l’onction avec laquelle les rois de France sont sacrés.
Ce n’est pas l’onction qui rend digne : c’est la dignité qui doit précéder l’onction. Un roi de France se prépare à être sacré comme on se prépare à recevoir un sacrement.
Ce que le métier a coûté
Le dernier texte de cette lignée est aussi le plus sombre, et il achève la démonstration. En décembre 1792, prisonnier au Temple, Louis XVI écrit son testament. Il y recommande à son fils, s’il devait régner un jour, ce que le métier lui a appris — et ce qu’il a appris tient en un renoncement :
Je recommande à mon fils, s’il avait le malheur de devenir Roy, de songer qu’il se doit tout entier au bonheur de ses Concitoyens, qu’il doit oublier toute haine et tout ressentiment.
« S’il avait le malheur de devenir roi. » Le métier de roi vu de la tour du Temple n’est plus un honneur mais une charge, et le seul conseil que le père transmette au fils est de pardonner à ceux qui vont le tuer. Il y a là une cohérence dernière avec saint Louis, qui commandait déjà d’aimer ses ennemis, et avec Louis XIV, qui voulait qu’on ne gouvernât jamais par ressentiment.
Cinq siècles séparent Philippe le Hardi de l’enfant du Temple. Les trois rois qui écrivent ne se ressemblent guère : un croisé, un monarque au sommet de sa puissance, un captif. Mais ils enseignent la même chose à leurs fils — servir avant de commander, écouter avant de décider, décider seul, pardonner toujours, et rendre compte. C’est la définition la plus exacte que la monarchie française ait donnée d’elle-même, et ce sont les rois eux-mêmes qui l’ont écrite.