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L’Histoire

La monarchie après 1830

En trois journées de juillet 1830, la branche aînée des Bourbons perdit le trône qu’elle avait retrouvé quinze ans plus tôt. Ce qui commence alors n’est pas la fin de la monarchie française, mais son entrée dans un long régime d’attente — deux royautés rivales, un exil qui dure, et une question de droit que le XIXe siècle a léguée intacte au nôtre.

Les Trois Glorieuses et l’abdication de Rambouillet

Le 25 juillet 1830, à Saint-Cloud, Charles X signa quatre ordonnances qui suspendaient la liberté de la presse, dissolvaient une Chambre à peine élue et modifiaient la loi électorale au profit de la grande propriété foncière. Publiées le lendemain dans Le Moniteur, elles soulevèrent Paris. Trois journées d’insurrection — les 27, 28 et 29 juillet, que la légende dorée du régime suivant baptisera les Trois Glorieuses — emportèrent un trône que quinze années de Restauration avaient laissé plus fragile qu’on ne le croyait.

Le 2 août, il abdiqua. L’acte était habile et désespéré : Charles X renonçait à la couronne, son fils aîné, Louis-Antoine, duc d’Angoulême, renonçait à son tour à ses droits, et la couronne passait à l’enfant de dix ans qui restait le seul espoir de la branche — Henri, duc de Bordeaux, fils posthume du duc de Berry assassiné en février 1820. La tradition légitimiste a parfois voulu que le Dauphin eût régné quelques minutes sous le nom de Louis XIX, entre les deux signatures apposées au même document ; l’affaire relève davantage de la piété dynastique que de l’histoire établie.

Charles X avait chargé son cousin Louis-Philippe, duc d’Orléans, nommé lieutenant général du royaume, de proclamer l’avènement d’Henri V. Le duc ne le fit pas. Le 7 août, la Chambre des députés déclara le trône vacant et l’offrit à Louis-Philippe, qui prêta serment le 9 août à une Charte remaniée. Il n’y eut ni sacre, ni Reims, ni sainte ampoule.

Louis-Philippe et la monarchie de Juillet

Le titre que prit le nouveau souverain n'était pas un détail de protocole : c'était toute une doctrine en trois mots. Louis-Philippe fut proclamé roi des Français, non roi de France ; et il régna sous le nom de Louis-Philippe Ier, refusant celui de Philippe VII que lui eût donné la continuité capétienne.

La différence est capitale. « Roi de France » désigne un souverain dont la légitimité tient à un ordre de succession antérieur à toute volonté humaine : il est roi parce qu’il est l’héritier, et le royaume est un territoire dont il a la charge devant Dieu. « Roi des Français » désigne un souverain qui tient sa couronne d’un peuple constitué en nation souveraine : il est roi parce qu’il a été appelé, et ce qui l’a fait pourrait le défaire. La formule n'était pas neuve — la Constitution de 1791 l’avait imposée à Louis XVI. En la reprenant, la maison d’Orléans acceptait le principe de 1789 et abandonnait celui de la loi fondamentale.

Tout le reste suivit. La Charte de 1814 était un texte octroyé, concédé par la seule volonté du roi ; celle de 1830 fut un contrat révisé et voté, dont le préambule d’octroi disparut. Le catholicisme cessa d'être la religion de l'État pour devenir celle « professée par la majorité des Français ». Le drapeau blanc fit place aux trois couleurs. L’initiative des lois fut partagée avec les Chambres. Le vieux titre de « roi de France et de Navarre » disparut des actes.

Régime d’un cens élargi mais toujours étroit, la monarchie de Juillet fut celle du juste milieu et de la stabilité bourgeoise. Elle eut ses hommes d'État — Casimir Perier, Thiers, Guizot —, sa conquête algérienne, ses chemins de fer, et une remarquable stérilité politique. Attaquée à droite comme illégitime, à gauche comme insuffisamment démocratique, elle tomba en trois jours de février 1848, presque aussi vite qu’elle était née. Louis-Philippe abdiqua le 24 février en faveur de son petit-fils, le comte de Paris ; la Chambre envahie ne l'écouta pas. Il mourut en exil à Claremont, en Angleterre, le 26 août 1850.

L’exil de la branche aînée

Charles X, sa famille et une poignée de fidèles s’embarquèrent à Cherbourg le 16 août 1830. Commença alors une pérégrination de six ans : l’Angleterre d’abord, au château de Lulworth puis au palais de Holyrood, à Édimbourg, que le vieux roi avait déjà connu émigré sous la Révolution ; l’Autriche ensuite, au Hradschin de Prague ; enfin Görz — Gorizia — dans le Frioul, où le choléra l’emporta le 6 novembre 1836. Il fut inhumé au couvent franciscain voisin de Kostanjevica, où reposent aujourd’hui encore les derniers Bourbons de la branche aînée.

Le duc d’Angoulême, que les légitimistes tinrent pour Louis XIX, mourut à Görz le 3 juin 1844, sans enfants. La duchesse de Berry, elle, avait tenté l’aventure : débarquée en Provence au printemps de 1832, elle gagna la Vendée pour y soulever le pays au nom de son fils, échoua devant l’indifférence de campagnes lasses, fut trahie et arrêtée à Nantes en novembre.

Restait l’enfant. Né le 29 septembre 1820, sept mois après le meurtre de son père, salué par toute la France royaliste comme « l’enfant du miracle », Henri d’Artois fut duc de Bordeaux avant de prendre, du domaine que la souscription nationale de 1821 avait acheté pour lui, le titre sous lequel l’histoire le connaît : comte de Chambord. Pour les légitimistes, il était Henri V, roi de France depuis le 2 août 1830. Il devait attendre cinquante-trois ans.

L’Empire en arrière-plan

Car la France, entre-temps, avait pris d’autres chemins. La Deuxième République née de février 1848 porta à la présidence, en décembre de la même année, Louis-Napoléon Bonaparte, dont le nom valait un programme. Le coup d'État du 2 décembre 1851 lui livra le pouvoir ; un an jour pour jour plus tard, l’Empire était rétabli et il devenait Napoléon III.

Ce Second Empire est l’arrière-plan indispensable de toute l’histoire dynastique du siècle : il occupa la place dix-huit années durant, et tint les deux branches royales à l'écart, unies par l’exil sinon par le droit. Les monarchistes de toutes nuances, confondus dans le « parti de l’Ordre », apprirent à travailler ensemble tout en restant divisés sur l’essentiel. Le désastre de Sedan, le 2 septembre 1870, et la déchéance proclamée le 4 rouvrirent brutalement une question que vingt ans d’Empire avaient endormie.

La fusion manquée de 1873

L’occasion fut immense. L’Assemblée nationale élue le 8 février 1871 pour conclure la paix comptait une nette majorité monarchiste ; un roi paraissait possible, il ne manquait que de s’entendre sur lequel. Or l’entente était à portée : le comte de Chambord n’avait pas d’enfants et n’en aurait pas, et à sa mort la branche d’Orléans recueillerait naturellement ses partisans. Le 5 août 1873, Philippe d’Orléans, comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, se rendit à Frohsdorf, en Autriche, et reconnut le comte de Chambord comme chef de la maison de France. La réconciliation des deux branches, que l’on appela la fusion, était faite. Mac-Mahon présidait la République en attendant mieux ; on préparait déjà l’entrée du roi à Paris.

Un morceau d'étoffe arrêta tout. Dès son manifeste du 5 juillet 1871, le comte de Chambord avait posé sa condition, et il ne varia jamais :

« Je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d’Henri IV, de François Ier et de Jeanne d’Arc. »

Le comte de Chambord, manifeste du 5 juillet 1871

Les négociateurs crurent l’avoir fléchi ; le député Chesnelong, reçu par lui en octobre 1873, revint persuadé d’un compromis. La lettre que le prince lui adressa le 27 octobre, publiée trois jours plus tard, dissipa l’illusion : il ne céderait pas le drapeau blanc, et n’accepterait pas de recevoir la couronne comme une concession négociée avec la Révolution. Le 20 novembre, l’Assemblée votait le septennat de Mac-Mahon ; la République provisoire allait devenir définitive.

On a beaucoup raillé cette obstination ; elle mérite mieux. Le drapeau blanc n'était pas pour Chambord une préférence esthétique, mais le signe visible du principe même qui le faisait roi : recevoir le trône aux conditions posées par une majorité parlementaire, c’eût été redevenir un roi des Français, c’est-à-dire fonder en 1873 exactement ce qu’il reprochait à 1830. Aux uns il apparut comme le fossoyeur de la monarchie, aux autres comme le seul homme du siècle qui eût compris ce qu'était la légitimité.

1883 — la mort sans postérité

Le comte de Chambord mourut à Frohsdorf le 24 août 1883, sans enfants. Avec lui s'éteignait la descendance masculine issue de Louis XV par Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Il fut enseveli à Kostanjevica, auprès de son grand-père. Sa mort ouvrait la seule question qui vaille en droit dynastique : qui, désormais, est l’aîné des descendants d’Hugues Capet ?

La légitimité selon les légitimistes — la branche d’Anjou

Pour la doctrine légitimiste, la réponse était donnée d’avance par la généalogie. Philippe, duc d’Anjou, second petit-fils de Louis XIV, monta sur le trône d’Espagne en 1700 sous le nom de Philippe V ; ses descendants forment une branche de la maison de Bourbon qui précède en rang celle d’Orléans, issue du frère cadet de Louis XIV. À la mort du dernier prince issu de Louis XV, l’aînesse capétienne passait donc, selon cette lecture, à la maison de Bourbon d’Espagne.

L’objection est connue : Philippe V avait renoncé à la couronne de France en 1712, renonciation enregistrée par le Parlement de Paris et insérée dans les traités d’Utrecht de 1713. La réponse légitimiste est une doctrine constitutionnelle et non un argument de circonstance : la couronne est indisponible. Elle n’appartient pas au roi, qui n’en est que l’usufruitier ; nul ne peut donc en disposer, ni la donner, ni y renoncer pour une descendance qui n’existe pas encore et dont les droits ne procèdent pas de lui. Ni Louis XIV, ni les traités, ni le Parlement n’avaient qualité pour modifier une règle que la France tenait de sa coutume.

À la mort de Chambord, la majorité des légitimistes français se rallia pourtant au comte de Paris ; une minorité fidèle à la stricte doctrine — que leurs adversaires nommèrent les « blancs d’Espagne » — reconnut l’aîné des Bourbons d’Espagne, alors Jean, comte de Montizón. C’est de cette lignée, transmise ensuite par les descendants d’Alphonse XIII, que procède le prétendant légitimiste d’aujourd’hui, qui porte le titre de duc d’Anjou.

La position orléaniste

La maison d’Orléans oppose à cela une argumentation cohérente, et qui a pour elle le nombre et l’usage. Les renonciations d’Utrecht ne furent pas un caprice : elles furent la condition même de la paix européenne, voulues par Louis XIV, jurées, enregistrées, confirmées par lettres patentes et acceptées par le royaume ; les tenir pour nulles, c’est refuser à la monarchie française le droit de régler elle-même sa propre succession. À quoi s’ajoute un principe que les orléanistes tiennent pour fondamental : le roi de France doit être français, et les Bourbons d’Espagne ont cessé de l'être en devenant une dynastie étrangère et régnante. Ils ajoutent que la démarche du comte de Paris à Frohsdorf, acceptée par Chambord, valait reconnaissance de leur qualité d’héritiers — les légitimistes répondant qu’aucun acte du prince n’a jamais transféré l’aînesse, et qu’elle ne dépend pas plus de sa volonté que de celle de Louis XIV.

À la mort de Chambord, Philippe d’Orléans, comte de Paris, fut donc reconnu chef de la maison de France par la plus grande partie des royalistes, sous le nom de Philippe VII. La loi d’exil de 1886 le chassa de France ; il mourut en Angleterre en 1894. Ses successeurs ont conservé jusqu'à nos jours le titre de comte de Paris.

Ce qui demeure

De 1830 date donc une situation sans équivalent dans notre histoire : une couronne sans roi et deux droits qui se réclament d’elle, portés par deux branches d’une même maison, séparées par une question de droit vieille de trois siècles et non par une rivalité de famille. Les deux camps s’accordent sur les lois fondamentales du royaume ; ils divergent sur l’effet d’un acte signé en 1712.

Le XIXe siècle a laissé ce débat en l'état, et la République en a été, plus d’une fois, la bénéficiaire involontaire. Mais l'échec de 1873 n’a rien réglé de ce qui fonde la monarchie : le principe de la légitimité ne se périme pas par l’usage contraire, et une couronne dont personne n’a le droit de disposer ne s'éteint pas faute d'être portée.