Reims, cathédrale des rois
Le Sacre des rois de France
De Clovis à Charles X, la France a fait de ses rois des oints du Seigneur — seuls souverains d’Occident sacrés d’une huile que l’on disait venue du ciel. Voici, pas à pas, la plus majestueuse des liturgies politiques de la chrétienté, ses origines, ses gestes et son mystère.
Aux origines : le baptême et l’onction
La monarchie française est née d’un baptême. Dans la nuit de Noël de l’an 496 — date consacrée par la tradition, discutée par la critique —, Clovis, roi des Francs, descendit dans la piscine baptismale de Reims, suivi, disent les chroniqueurs, de trois mille de ses guerriers. Saint Remi, évêque de la ville, prononça alors, selon Grégoire de Tours, l’une des paroles fondatrices de notre histoire :
« Courbe doucement la tête, fier Sicambre : adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »
Ce baptême n'était pas un sacre : Clovis reçut le sacrement que reçoit tout chrétien, non une onction royale. Mais il fut la matrice de tout le reste. Premier roi barbare à embrasser la foi catholique quand les autres versaient dans l’arianisme, Clovis scella entre la couronne des Francs et l'Église romaine une alliance que quatorze siècles n’ont pas épuisée : c’est d’elle que la France tient son titre de fille aînée de l'Église.
L’onction royale naquit trois siècles plus tard, d’un scrupule. En 751, Pépin le Bref détenait toute la réalité du pouvoir, mais la légitimité appartenait encore au dernier Mérovingien. Le pape Zacharie ayant répondu qu’il valait mieux appeler roi celui qui exerçait la puissance, Pépin fut élu à Soissons et, geste sans précédent chez les Francs, oint par les évêques du royaume à la manière des rois de l’Ancien Testament. En 754, à Saint-Denis, le pape Étienne II renouvela cette onction sur Pépin et sur ses fils, Charles — le futur Charlemagne — et Carloman, interdisant aux Francs de jamais choisir leurs rois dans un autre sang. Le roi des Francs devenait l’oint du Seigneur : ce que la naissance donnait, l’huile sainte le confirmait devant Dieu.
La sainte ampoule et la colombe
C’est à Hincmar, archevêque de Reims de 845 à 882, que l’on doit le récit qui allait donner au sacre français son incomparable prestige. Dans sa Vie de saint Remi, il raconte qu’au baptême de Clovis, la foule pressée dans l'église empêcha le clerc porteur du saint chrême de parvenir jusqu’aux fonts ; alors une colombe plus blanche que neige descendit du ciel, tenant en son bec une petite fiole — une ampoule — remplie d’un baume miraculeux, que saint Remi mêla à l’huile du baptême.
Disons-le nettement : aucun texte antérieur à Hincmar ne mentionne ce prodige, et la critique y reconnaît une légende mise en forme au IXe siècle — Hincmar produisit la sainte ampoule en 869, au sacre de Charles le Chauve à Metz. Mais une légende qui gouverne mille ans d’histoire cesse d'être un détail d'érudition : elle devient une force. Grâce à elle, le roi de France fut le seul souverain de la chrétienté oint d’un chrême mêlé d’un baume que l’on tenait pour envoyé du ciel — supériorité mystique que ni l’empereur ni le roi d’Angleterre ne purent jamais revendiquer.
Enchâssée dans un reliquaire, la fiole reposait au tombeau de saint Remi, sous la garde jalouse des moines de l’abbaye rémoise. Le baume, disait-on, ne s'épuisait jamais. Le 7 octobre 1793, le conventionnel Rühl la brisa publiquement sur le socle de la statue de Louis XV, place Royale de Reims, croyant anéantir avec le verre la monarchie elle-même. Il se trompait : des fidèles recueillirent pieusement des fragments du baume desséché, authentifiés sous la Restauration, et c’est avec eux que fut composé le chrême du sacre de 1825.
Reims, cathédrale du sacre
Pourquoi Reims ? Parce que Clovis y fut baptisé, et que la mémoire de ce baptême, magnifiée par Hincmar, fit de l'église de saint Remi le sanctuaire naturel de la royauté. Dès 816, Louis le Pieux choisit Reims pour y être couronné empereur par le pape Étienne IV. Puis la règle se fixa : à partir du sacre d’Henri Ier, en 1027, et jusqu'à Charles X, presque tous les rois de France reçurent l’onction à Reims, des mains de l’archevêque, premier pair ecclésiastique du royaume.
La cathédrale actuelle, commencée en 1211 après l’incendie de l'édifice antérieur, fut conçue comme un écrin pour cette liturgie : nef immense, revers de façade peuplé de statues, galerie des rois. C’est là que le 17 juillet 1429, dans une France aux trois quarts perdue, Jeanne d’Arc, debout près de l’autel avec son étendard — « il avait été à la peine, c'était bien raison qu’il fût à l’honneur », dira-t-elle à ses juges —, fit sacrer Charles VII : journée qui renversa le cours de la guerre de Cent Ans, car aux yeux de tous le sacre venait de désigner le vrai roi.
La règle souffrit peu d’exceptions, qu’il faut connaître : Hugues Capet fut sacré à Noyon en 987, avant que la tradition rémoise ne fût fixée ; Louis VI le Gros, craignant qu’on ne lui disputât le trône, se fit sacrer à Orléans en 1108 par l’archevêque de Sens ; Henri IV enfin, Reims étant aux mains de la Ligue, reçut l’onction à Chartres le 27 février 1594, avec l’huile de la sainte ampoule de Marmoutier. Louis XVIII, lui, mourut sans avoir été sacré. Toutes ces exceptions confirment la règle : hors le cas de force majeure, le roi de France se fait sacrer à Reims.
Une journée de liturgie
Réglée par les ordines médiévaux — dont l’admirable Livre du sacre de Charles V, enluminé en 1365 —, la cérémonie se déroulait un dimanche ou un jour de grande fête, de l’aube au milieu de l’après-midi ; chacun de ses gestes avait un sens.
La veille et le lever du roi
Le roi entrait dans Reims quelques jours auparavant. La veille du sacre, il assistait aux vêpres, se confessait et passait la nuit en prière : on se prépare à un sacre comme à une ordination. Au matin, les évêques de Laon et de Beauvais venaient processionnellement frapper à la porte de sa chambre. Un dialogue rituel s’engageait : « Que demandez-vous ? — Le roi. — Le roi dort. » À la troisième demande, l'évêque nommait enfin le prince : « Nous demandons Louis, que Dieu nous a donné pour roi. » Les portes s’ouvraient alors sur le souverain étendu en habits d’apparat, que les évêques relevaient et conduisaient à la cathédrale : l'Église vient chercher le roi pour le présenter à Dieu.
Pendant ce temps arrivait la sainte ampoule, suspendue au cou du grand prieur de Saint-Remi monté sur un cheval blanc, sous un dais, escorté des quatre barons « otages de la sainte ampoule ». À la porte de la cathédrale, l’archevêque jurait de la rendre après la cérémonie.
Les serments
Debout devant l’autel, les mains sur les Évangiles, le roi prêtait d’abord le serment ecclésiastique — conserver aux églises leurs privilèges canoniques —, puis le serment du royaume : garder au peuple chrétien la paix, empêcher les rapines et les iniquités, faire régner en tout jugement justice et miséricorde, et travailler à extirper l’hérésie. Les siècles y ajoutèrent les serments des ordres royaux, dont celui du Saint-Esprit. Avant d'être oint, le roi se liait : le sacre est d’abord un contrat juré devant Dieu.
Les éperons d’or et l'épée de Charlemagne
Venaient ensuite les gestes du chevalier. Le grand chambellan chaussait au roi des bottines de velours violet semées de lys d’or ; le premier pair laïc lui fixait aux talons les éperons d’or, aussitôt retirés, car le roi n’a pas besoin d'éperonner : il commande. Puis l’archevêque bénissait Joyeuse, l'épée dite de Charlemagne, la ceignait au roi et la lui remettait nue : « Reçois ce glaive qui t’est conféré avec la bénédiction de Dieu. » Le roi l’offrait à l’autel, et le connétable la reprenait pour la porter nue, pointe levée, durant toute la cérémonie.
Le saint chrême et les onctions
L’archevêque déposait alors sur la patène le saint chrême et, d’une aiguille d’or, tirait de la sainte ampoule une parcelle du baume céleste qu’il y mêlait. Pendant les litanies des saints, le roi se tenait prosterné, face contre terre — le maître du plus grand royaume de la chrétienté couché dans la poussière devant son Maître.
Puis venait le cœur du mystère. La chemise du roi, ouverte par des fentes lacées, découvrait la poitrine, le dos et les épaules. L’archevêque l’oignait en cinq points — le sommet de la tête, la poitrine, entre les épaules, l'épaule droite, l'épaule gauche —, en répétant la formule : Ungo te in regem de oleo sanctificato — « Je t’oins pour roi de l’huile sanctifiée. » Les ouvertures refermées, le roi était revêtu de la tunique, de la dalmatique et du grand manteau royal d’azur semé de lys — vêtements calqués sur ceux du sous-diacre, du diacre et du prêtre —, puis il recevait l’onction dans les paumes des mains, que l’on gantait aussitôt de gants bénits. Seul de tous les rois du monde, le roi de France était oint sur cinq points du corps puis aux mains, et d’un chrême mêlé du baume de la colombe : c’est cette onction, et non la couronne, qui faisait de lui un être à part.
Les regalia
Un à un, l’archevêque remettait au roi les insignes de la royauté, gardés entre les sacres au trésor de Saint-Denis. L’anneau d’abord, signe de la foi et sceau de l’alliance : par lui, le roi épouse son royaume comme l'évêque épouse son Église. Le sceptre ensuite, haute tige d’or fleurdelysée, placé dans la main droite : la puissance de commander. La main de justice enfin, courte verge d’or sommée d’une main d’ivoire, dans la main gauche : car en France le roi est d’abord un juge, et sa puissance n’existe que pour rendre à chacun le sien.
Le couronnement, l’intronisation, l’acclamation
Le chancelier appelait, nominativement, les douze pairs de France. L’archevêque élevait au-dessus de la tête du roi la lourde couronne dite de Charlemagne, et tous les pairs étendaient la main pour la soutenir : image parfaite du royaume entier portant la couronne avec son roi. Mais c’est l’archevêque seul qui la posait : Coronet te Deus corona gloriae atque iustitiae — « Que Dieu te couronne de la couronne de gloire et de justice. »
Le cortège gravissait ensuite les degrés du jubé, où se dressait le trône. L’archevêque y installait le roi — Sta et retine : « Tiens-toi debout et maintiens désormais l'état qui t’est confié » —, s’inclinait devant lui, le baisait et s'écriait : Vivat rex in aeternum ! — « Vive le roi éternellement ! » Les pairs répétaient l’acclamation, les grandes portes s’ouvraient, le peuple envahissait la nef, les trompettes sonnaient, les salves tonnaient, des volées d’oiseaux étaient lâchées sous les voûtes. Puis la messe se poursuivait, et le roi, descendu du trône, communiait sous les deux espèces — privilège quasi sacerdotal qu’aucun autre laïc ne partageait.
Les douze pairs de France
Le collège des douze pairs, fixé au XIIIe siècle à l’image des douze preux et des douze apôtres, comptait six ecclésiastiques et six laïcs, chacun avec son office au sacre.
Les six pairs ecclésiastiques :
- L'archevêque-duc de Reims, qui sacre et couronne le roi ;
- L'évêque-duc de Laon, qui porte la sainte ampoule ;
- L'évêque-duc de Langres, qui porte le sceptre ;
- L'évêque-comte de Beauvais, qui porte et présente le manteau royal ;
- L'évêque-comte de Châlons, qui porte l’anneau royal ;
- L'évêque-comte de Noyon, qui porte le baudrier.
Les six pairs laïcs :
- Le duc de Bourgogne, qui porte la couronne et chausse les éperons ;
- Le duc de Normandie, qui porte la première bannière carrée ;
- Le duc d’Aquitaine (ou de Guyenne), qui porte la seconde bannière ;
- Le comte de Toulouse, qui porte les éperons ;
- Le comte de Flandre, qui porte l'épée royale ;
- Le comte de Champagne, qui porte l'étendard de guerre.
Les grandes pairies laïques s'éteignirent l’une après l’autre par leur réunion à la Couronne ; dès la fin du Moyen Âge, princes du sang et grands seigneurs les représentaient au sacre. Mais les sièges demeuraient, et l’appel des douze noms faisait entendre à chaque sacre la voix de la vieille France rassemblée autour de son roi.
Le toucher des écrouelles
Le sacre faisait plus qu’un souverain : il faisait, croyait-on, un thaumaturge. Dès les premiers Capétiens — Robert le Pieux selon les uns, sûrement Philippe Ier et Louis VI —, les rois de France touchèrent les malades atteints d'écrouelles, ces adénites tuberculeuses du cou que l’on nommait le « mal royal ». Marc Bloch lui a consacré son maître-livre, Les Rois thaumaturges : nulle part ailleurs qu’en France et en Angleterre on ne crut si longtemps à la vertu guérissante de la main royale.
Dans les jours qui suivaient le sacre, le roi se rendait au prieuré de Saint-Marcoul de Corbeny — ou faisait venir à Reims les reliques du saint —, puis, traçant sur chaque malade un signe de croix, il prononçait la formule consacrée : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Les chiffres disent la foi des foules : Louis XVI, au lendemain de son sacre de 1775, toucha près de deux mille quatre cents malades ; Charles X, le 31 mai 1825, en toucha encore environ cent vingt à l’hospice Saint-Marcoul de Reims. Le Roi Très Chrétien n'était pas un magicien : il était, aux yeux de son peuple, le canal d’une grâce qui ne venait pas de lui — la formule donne à Dieu seul la guérison.
Le dernier sacre : Charles X, 29 mai 1825
Le 29 mai 1825, dans une cathédrale de Reims tendue de tapisseries et de draperies d’or, Mgr Jean-Baptiste de Latil sacra Charles X selon l’ordre presque intégral des anciens rois. Le chrême avait été composé avec les fragments authentifiés de la sainte ampoule brisée en 1793 ; Joyeuse, le sceptre et la main de justice avaient repris leur place sur l’autel ; le Dauphin et le duc d’Orléans, futur Louis-Philippe, figuraient parmi les pairs. Rossini composa pour l’occasion Le Voyage à Reims ; Lamartine et le jeune Victor Hugo donnèrent chacun leur ode. Chateaubriand, présent dans la nef, confia à ses Mémoires son émotion mêlée de doute devant cette résurrection du passé.
Il y eut, ce jour-là, de la grandeur vraie : le vieux roi prosterné pendant les litanies, les onctions reçues comme aux siècles de saint Louis, l’acclamation roulant sous les voûtes, et, deux jours plus tard, le toucher des malades. La Révolution de Juillet, cinq ans après, ferma le cycle ouvert à Soissons en 751 : Charles X demeure, à ce jour, le dernier roi sacré de l’histoire de France. Mais un rite qui a tenu onze siècles ne meurt pas d’une interruption : il attend.
Ce que le sacre fait au roi
Il faut le comprendre avec précision : le sacre ne fait pas le roi. Dès l’instant où le roi meurt, son successeur règne — « Le roi est mort, vive le roi ! » —, et la couronne ne connaît pas d’interrègne. Charles VII était roi dès 1422 ; pourtant Jeanne d’Arc, qui ne l’appelait que « gentil dauphin », voulut à tout prix le conduire à Reims : si le sacre ne crée pas le droit, il le manifeste et le rend irrésistible aux yeux des peuples.
Ce que l’onction fait au roi, la théologie politique de l’ancienne France l’a dit en formules profondes. Le roi sacré est le lieutenant de Dieu sur la terre : il tient le lieu de Dieu dans l’ordre temporel. Il est, selon le mot appliqué jadis à Constantin, « l'évêque du dehors » : non point prêtre — il ne consacre pas, ne monte pas à l’autel —, mais personnage mixte, mi-clerc mi-laïc, vêtu de la dalmatique, communiant sous les deux espèces, chargé de protéger l'Église au-dehors comme les évêques la gouvernent au-dedans. Par l’anneau, enfin, il a épousé son royaume : union indissoluble, qui fait de la France non un bien que l’on possède mais une épouse que l’on sert.
Voilà pourquoi le sacre fut tout autre chose qu’une pompe. Il liait le roi par des serments avant de l'élever par des onctions ; il rappelait, dans la même heure, que le roi de France était au-dessus de tous les hommes et au-dessous de tous ses devoirs. Un roi couché face contre terre pendant les litanies, puis élevé sur le jubé aux acclamations de son peuple : entre ces deux images tient toute la doctrine capétienne du pouvoir — reçu d’en haut, exercé pour les autres, rendu un jour à Celui qui l’a donné. Vivat rex in aeternum.
Pas à pas
Les temps de la cérémonie
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I
La veillée
La veille du sacre, le roi gagne le palais du Tau, contigu à la cathédrale, et y passe la soirée du samedi dans la prière et la confession. Les chanoines de Reims chantent les matines et les laudes de la fête, tandis que la nef s’emplit des tentures et des échafauds dressés pour le lendemain. Le roi n’est encore que roi par le sang et par la coutume : il attend l’onction qui fera de lui l’oint du Seigneur. Cette nuit de recueillement rappelle la veillée d’armes du chevalier, dont le sacre reprend le langage tout entier.
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II
Le lever du roi
Au matin, l'évêque-duc de Laon et l'évêque-comte de Beauvais, deux des pairs ecclésiastiques, viennent frapper à la porte de la chambre royale. Selon l’usage, le grand chambellan répond d’abord que le roi dort ; ce n’est qu'à la troisième demande, lorsque les prélats réclament le prince que Dieu a donné pour roi, que la porte s’ouvre. Le roi apparaît vêtu d’une longue chemise de toile fine et d’une robe de satin cramoisi, fendues à la poitrine, au dos et aux épaules pour laisser passer l’onction. On le conduit en procession jusqu’au chœur de Notre-Dame de Reims, entre les Suisses et les hérauts d’armes.
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III
L’arrivée de la sainte ampoule
Pendant ce temps, à l’abbaye de Saint-Remi, l’abbé prend au tombeau du saint la fiole de verre où l’on vénère le baume apporté, dit la tradition, par une colombe pour le baptême de Clovis. Il chemine vers la cathédrale sous un dais de soie, la sainte ampoule suspendue à son cou par une chaîne d’or, escorté des quatre barons dits otages de la sainte ampoule, qui ont juré de la rendre intacte à son sanctuaire. L’archevêque de Reims, mitre en tête, vient la recevoir à la porte de l'église au milieu du chant des moines. Ce cortège fonde à lui seul la singularité française : nul autre royaume ne prétend à une huile venue du ciel.
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IV
Les serments
Le roi, debout devant l’autel, prononce d’abord les promesses ecclésiastiques : maintenir aux évêques et aux églises leurs privilèges canoniques et leurs biens. Il jure ensuite au royaume de conserver la paix à l'Église et au peuple chrétien, d’interdire les rapines et les iniquités, de faire régner dans tous ses jugements l'équité et la miséricorde ; depuis le XIIIe siècle s’y ajoute la promesse de chasser l’hérésie de ses terres. Depuis Henri III, un troisième serment l’engage comme chef et souverain grand maître de l’ordre du Saint-Esprit. Le sacre n’est donc pas une prise de pouvoir, mais un contrat : le roi reçoit après avoir promis.
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V
Chausses, éperons et épée Joyeuse
Confortare et esto vir
Le grand chambellan chausse au roi les bottines de velours violet semées de fleurs de lys, et le premier pair laïc lui attache aux talons les éperons d’or, aussitôt retirés : le prince n’est armé chevalier que pour la durée d’un geste. L’archevêque prend alors sur l’autel l'épée du sacre, que la tradition nomme Joyeuse et attribue à Charlemagne, la bénit et la remet au roi en l’exhortant à la force. Le roi l’offre à Dieu sur l’autel, la reprend, puis la confie au connétable, qui la portera nue et haute devant lui jusqu'à la fin de la cérémonie. L’ordre du rite est ici tout un enseignement : le roi est fait chevalier avant d'être fait roi.
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VI
La préparation du saint chrême
L’archevêque ouvre la sainte ampoule et, d’une aiguille d’or, en prélève une parcelle du baume desséché. Il la mêle sur la patène de saint Remi au saint chrême consacré le Jeudi saint, dont il fait un onguent unique. Ce mélange est le cœur théologique de la journée : l’huile de l'Église, commune à tous les baptisés, s’unit à l’huile réputée céleste, propre au seul roi des Francs. Le roi, prosterné sur les degrés de l’autel, écoute pendant ce temps les litanies des saints chantées sur lui comme sur un ordinand.
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VII
Les onctions
Ungo te in regem de oleo sanctificato
L’archevêque oint le roi au sommet de la tête, sur la poitrine, entre les épaules, sur l'épaule droite et sur l'épaule gauche, puis aux plis des deux bras, par les ouvertures ménagées dans ses vêtements. À chaque onction il prononce la formule qui fait le roi : « Je t’oins roi de l’huile sanctifiée. » Vient enfin l’onction des paumes, que les liturgistes français tenaient pour la marque propre du roi Très Chrétien, et à laquelle on rattachait le pouvoir de toucher les écrouelles. Aucun autre souverain d’Occident n'était oint d’un chrême tenu pour venu du ciel : c’est de cette onction, et non de la couronne, que le roi de France tire son caractère quasi sacerdotal.
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VIII
La remise des regalia
Revêtu de la tunique et du manteau royal de satin bleu semé de lys d’or, le roi reçoit l’anneau, signe de son mariage avec le royaume et de sa fidélité à la foi catholique. On lui met ensuite dans la main droite le long sceptre fleurdelysé, dit sceptre de Charlemagne, et dans la main gauche la main de justice d’ivoire, dont les trois doigts levés signifient l'équité rendue au nom de la Trinité. Chaque objet est présenté par un pair ou un grand officier, en sorte que le royaume tout entier semble armer son prince. Les regalia ne confèrent rien : ils manifestent au regard ce que l’onction vient d’opérer.
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IX
Le couronnement
Coronet te Deus corona gloriae
L’archevêque prend la couronne dite de Charlemagne et la pose seul sur la tête du roi, en priant Dieu de le couronner d’une couronne de gloire et de justice. Aussitôt les douze pairs, six ecclésiastiques et six laïcs, avancent la main et soutiennent ensemble le cercle d’or au-dessus du front royal. Le geste est le résumé visible de la constitution du royaume : la couronne vient de Dieu par l'Église, mais elle est portée avec le concours des grands. Ainsi soutenue, elle demeure sur la tête du roi tandis qu’on le mène vers le jubé.
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X
L’intronisation et l’acclamation
Vivat rex in aeternum
Escorté des pairs qui tiennent toujours la couronne, le roi gravit les degrés du jubé et s’assied sur le trône dressé au milieu de la nef ; l’archevêque lui commande de tenir désormais sa place, « Sta et retine », non par la seule succession des hommes, mais par l’autorité de Dieu. Il se découvre alors, s’incline et baise le roi le premier, imité par les pairs ecclésiastiques et laïcs selon leur rang. Les portes de la cathédrale s’ouvrent toutes grandes, la foule se précipite, les trompettes sonnent, on lâche des volées d’oiseaux sous les voûtes et les hérauts d’armes jettent à pleines mains les médailles frappées pour la journée. De la nef et des rues monte le cri qui n’est pas une élection mais la reconnaissance publique de ce que Dieu vient de faire : « Vive le roi éternellement ! » On chante ensuite le Te Deum, et le canon de la ville répond aux orgues.
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XI
La messe et la communion
La messe du sacre se poursuit, le roi assis sur son trône, l'épée nue portée devant lui, l’offertoire présenté par les pairs qui apportent pain, vin et pièces d’or. Au moment de la communion, le roi descend, dépose la couronne et reçoit le corps du Christ, puis boit au calice de saint Remi : la communion sous les deux espèces, réservée au clergé, lui est concédée comme un privilège qui souligne son rang à part dans l'Église. Il demeure à jeun jusque-là, comme un ordinand le jour de son ordination. La cérémonie s’achève par la bénédiction solennelle et le retour au palais du Tau, où se tient le festin royal.
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XII
Le toucher des écrouelles
Le roi te touche, Dieu te guérit
Quelques jours après le sacre, le roi se rend au sanctuaire de Saint-Remi, où l’on a rassemblé les malades atteints des écrouelles, ces adénites tuberculeuses du cou que la médecine du temps ne savait guérir. Il passe le long des rangs, effleure de la main le visage et les plaies de chacun, et prononce sur chaque malade la formule consacrée : « Le roi te touche, Dieu te guérit. » Le 14 juin 1775, Louis XVI toucha ainsi près de deux mille quatre cents malades dans le parc de l’abbaye ; Charles X renouvela le geste en 1825 devant cent vingt et un infirmes, pour la dernière fois de notre histoire. Ce rite thaumaturgique, attesté depuis le XIe siècle, était tenu par le peuple pour la preuve sensible que l’onction de Reims avait pris.
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