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Document · 1679

Réflexion sur le métier de roi

« Le mestier de roy est grand noble et délitieux quand on ce sent digne de bien s’acquister de toutes les choses auxquelles il engage. »

En 1679, Louis XIV a quarante ans et règne seul depuis dix-huit. Il prend la plume, sans secrétaire, et écrit trois feuillets pour lui-même. Ce n’est plus la leçon polie que les Mémoires donnaient au dauphin : c’est un roi qui juge son propre gouvernement, nomme ses fautes, et confesse que la plus coûteuse fut sa complaisance envers un ministre qu’il aurait dû renvoyer plus tôt.

L’orthographe est la sienne, laissée telle quelle. Louis XIV écrit comme il prononce — roy, estat, mestier, délitieux — et cette graphie hésitante, chez le souverain le plus cérémonieux d’Europe, dit quelque chose que le texte corrigé perdrait.

Les roys sont souvent obligés à faire des choses contre leur inclination et qui blesse leur bon naturel. Ils doivent aimer à faire plesir et il faut qu’ils chatie souvent et perde des gens à qui naturellement ils veulent du bien. L’interest de l’estat doit marcher le premier. On doit forser son inclination et ne ce pas mettre en estat de ce reprocher dans quelque chose d’important qu’on pouvait faire mieux mais que quelques interest particuliers en ont empesché et on destourné les veues qu’on devoit avoir pour la grandeur, le bien et la puissance de l’Estat. Souvent où il y a des endroits qu’ils font peine il y en a de délicats qu’il est difficile à desmesler. On a des idées confuses. Tant que cela est on peut demeurer sans ce desterminer. Mais dès que l’on s’est fixé l’esprit à quelque chose et qu’on croit voir le meilleur party il le faut prendre. C’est ce qui m’a fait réussir souvent dans ce que jay fait. Les fautes que jay faites et qui m’ont donné des peines infinies ont esté par complaisance ou pour me laiser aller trop nonchalament aux avis des autres. Rien naist si dangereux que la foiblesse de quelque nature qu’elle soit. Pour commender aux autres il faut seslever au-dessus d’eux et après avoir entendu ce qui vient de tous les endroits on ce doit desterminer par le jugement qu’on doit faire sans préocupation et pensant toujours à ne rien ordonner qui soit indigne de soy du caractère qu’on porte ny de la grandeur de l’Estat. Les princes qui ont de bonnes intentions et quelque connaissance de leurs affaires soit par expérience soit par étude et une grande aplication à ce rendre capables trouve tant de différentes choses par lesquelles ils ce peuvent connoistre qu’ils doivent avoir un soing particulier et une aplication universelle à tout. Il faut cegarder contre soy mesme prendre garde à toute inclination et estre toujours en garde contre son naturel. Le mestier de roy est grand noble et délitieux quand on ce sent digne de bien s’acquister de toutes les choses auxquelles il engage. Mais il naist pas exempt de peines, de fatigues et d’inquiestudes. L’incertitude désespère quelquesfois et quand on a passé un temps raisonnable à examiner une affaire il faut se desterminer et prendre le party qu’on croit le meilleur.

Quand on a l’Estat en veue on travaille pour soy. Le bien de l’un fait la gloire de l’autre. Quand le premier est heureux élevé et puissant celuy qui en est cause en est glorieux et par conséquent doit plus gouster que ses sujets par raport à luy et à eux tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie. Quand on c’est mespris il faut resparer la faute le plus tost qu’il est possible et que nulle considération en empesche pas mesme la bonté. En 1671 un ministre mourut qui avoit une charge de secretaire d’Estat ayant le despartement des étrangers. Il estoit homme capable mais non pas sen défaut. Il ne laissoit pas de bien remplir ce poste qui est très-important. Je fus quelque temps à penser à qui je ferois avoir sa charge et après avoir bien examiné je treuvé qu’un homme qui avoit longtemps servy dans des ambassades estoit celuy qui la rempliroit le mieux. Je l’envoïé quérir. Mon choix fut aprouvé de tout le monde ce qui n’arrive pas toujours. Je le mis en possession de la charge à son retour. Je ne le connoissois que de réputation et par les commissions dont je l’avois chargé qu’il avoit bien exécutées. Mais l’employ que je luy ay donné s’est trouvé trop grand et trop estendu pour luy. Jay soufer plusieurs ennées de sa foiblesse de son opiniastreté et de son inaplication. Il m’en a cousté des choses considérables. Je nay pas profité de tous les avantages que je pouvois avoir et tout cela par complaisance et bonté. Enfin il faut que je lui ordonne de ce retirer parce que tout ce qui passe par luy perd de la grandeur et de la force qu’on doit avoir en exécutant les ordres d’un roy de France qui naist pas malheureux. Ci j’avois pris le party de l’esloigner plus tost j’aurois esvisté les inconvéniens qui me sont arrivés et je ne me reprocherois pas que ma complaisance pour luy a pu nuire à l’Estat. Jay fait ce destail pour faire voir une exemple de ce que jay dit cy devant.

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