Aller au contenu
Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Bourbons · Règne 1643 – 1715

Louis XIV

le Roi-Soleil

Soixante-douze ans de règne, le plus long de notre histoire, ont fait de Louis XIV l’incarnation même de la royauté française. De la Fronde à Versailles, des victoires aux épreuves, voici le Grand Roi dont le siècle porte le nom.

« Je m’en vais, mais l'État demeurera toujours »

Louis XIV mourant, août 1715

Aucun souverain n’a imprimé à la France une marque comparable à celle de Louis XIV. Soixante-douze ans de règne — le plus long de l’histoire de France et de l’Europe —, un palais devenu le modèle de toutes les cours, une langue portée au sommet de sa perfection, des frontières que nous habitons encore : le Grand Siècle porte à bon droit le nom de son roi. Voltaire lui-même, si peu suspect de complaisance envers le trône, voulut que son siècle fût compté parmi les quatre grands siècles de l’humanité.

Louis-Dieudonné, l’enfant de la Fronde

Né à Saint-Germain-en-Laye le 5 septembre 1638, après vingt-deux ans d’attente qui firent saluer sa naissance comme un don du ciel, Louis-Dieudonné devint roi le 14 mai 1643, à quatre ans et demi. Cinq jours plus tard, Rocroi annonçait la gloire du règne. Sa mère Anne d’Autriche, régente, gouverna avec le cardinal Mazarin, parrain et précepteur politique du petit roi.

L'épreuve fondatrice fut la Fronde. De 1648 à 1653, parlementaires puis princes se soulevèrent contre l’autorité royale : Paris se couvrit de barricades, et dans la nuit des Rois de 1649, la cour dut fuir vers Saint-Germain, où l’enfant-roi dormit, dit-on, sur la paille. Il connut l’humiliation des grands en armes, la capitale insurgée, la nuit où la foule força le Palais-Royal pour voir son lit. Il n’oublia jamais. De la Fronde datent sa méfiance envers Paris, sa résolution de tenir la noblesse sous son regard, sa conviction que toute faiblesse du trône se paie en guerre civile. Le sacre du 7 juin 1654, à Reims, scella la reconquête ; la paix des Pyrénées, en 1659, abaissa l’Espagne, et le mariage du roi avec l’infante Marie-Thérèse, en 1660, la lia à la France.

Le métier de roi

Le 9 mars 1661, Mazarin mourut. Le lendemain, le roi de vingt-deux ans convoqua ses ministres et leur signifia qu’il gouvernerait désormais lui-même, sans premier ministre, et qu’il entendait être informé de tout. On crut à une foucade de jeune homme ; la résolution dura cinquante-quatre ans. L’arrestation du surintendant Fouquet, en septembre 1661, avertit chacun que le temps des fortunes insolentes était clos.

Louis XIV fit du gouvernement un métier, « grand, noble et délicieux », auquel il consacra chaque jour des heures réglées. Il s’entoura de serviteurs d’exception, choisis hors des grandes maisons : Colbert, qui refit les finances, créa des manufactures, bâtit une marine, fonda les académies des sciences, de peinture, d’architecture ; Louvois, qui donna à la France la première armée régulière d’Europe ; Vauban, qui ceintura le royaume de sa ceinture de fer. Quant au mot fameux « L'État, c’est moi », qu’on prête au jeune roi devant le Parlement, aucune source contemporaine ne l’atteste : il est apocryphe, et sa doctrine véritable fut exactement inverse — le roi se disait le premier serviteur d’un État qui le dépassait, comme le montrent ses paroles de mourant : « Je m’en vais, mais l'État demeurera toujours. »

Versailles, ou la civilisation du Grand Siècle

Du modeste rendez-vous de chasse de son père, Louis XIV fit la merveille de l’Europe. Dès 1661, Le Vau, Le Brun et Le Nôtre — l'équipe même de Vaux-le-Vicomte — entreprirent les travaux ; Jules Hardouin-Mansart leur donna leur ampleur définitive, et en 1682 la cour et le gouvernement s’installèrent à Versailles. Le palais n'était pas un caprice de luxe, mais un instrument de règne : en y attachant la noblesse par les charges, les fêtes et l'étiquette, le roi acheva de transformer les héritiers des frondeurs en courtisans, et donna au monde le spectacle d’une monarchie devenue art.

Car le Grand Siècle fut d’abord une victoire de l’esprit. Le roi pensionna, protégea et souvent défendit contre les cabales les plus grands créateurs de notre littérature : Molière, qu’il soutint dans la querelle du Tartuffe, Racine, La Fontaine, Boileau, Bossuet ; Lully régna sur la musique, Le Brun sur les arts. Les académies royales disciplinèrent les sciences et les lettres ; la langue française devint celle de la diplomatie, des cours et de la pensée européennes, et le resta deux siècles. Jamais mécénat d'État ne fut plus fécond.

Le Roi Très Chrétien

Héritier du titre de Roi Très Chrétien, sacré et thaumaturge, Louis XIV prit toujours au sérieux sa charge religieuse, et sa vie privée elle-même, longtemps scandaleuse, se rangea sous l’influence de la pieuse madame de Maintenon, épousée secrètement après la mort de la reine. Mais l’acte religieux majeur du règne demeure la révocation de l'édit de Nantes, prononcée par l'édit de Fontainebleau le 18 octobre 1685.

L’honnêteté oblige à peser cet acte avec exactitude. Dans l’esprit du temps, l’unité de foi paraissait inséparable de l’unité de l'État — c'était le principe reçu dans toute l’Europe, protestante comme catholique —, et la quasi-totalité des contemporains, Bossuet en tête, salua la révocation comme le couronnement du règne. Mais les moyens employés, notamment les dragonnades qui arrachèrent des conversions forcées, blessèrent la conscience chrétienne elle-même ; et les conséquences furent lourdes : environ deux cent mille sujets, souvent artisans, marchands et marins d'élite, passèrent à l'étranger malgré les interdictions, portant leur industrie à Berlin, Londres, Genève ou Amsterdam, et leur ressentiment dans les plumes qui allaient nourrir la polémique antifrançaise. Vauban, fidèle entre les fidèles, eut le courage d'écrire au roi que la mesure était un mal pour le royaume. La grandeur du dessein — refaire l’unité chrétienne de la France — ne saurait faire oublier ce que son exécution eut d’excessif et de coûteux.

Un demi-siècle de guerres

La guerre occupa près de la moitié du règne. Guerre de Dévolution en 1667-1668, qui donna Lille ; guerre de Hollande, de 1672 à 1678, close par la paix de Nimègue qui apporta la Franche-Comté et porta le roi au faîte de sa gloire ; annexion de Strasbourg en 1681 ; guerre de la ligue d’Augsbourg, de 1688 à 1697, où la France tint tête seule à presque toute l’Europe coalisée.

La dernière épreuve fut la plus terrible. En 1700, Charles II d’Espagne mourant légua tous ses royaumes au duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Le roi accepta, jugeant qu’il ne pouvait refuser sans livrer l’Espagne à l’Autriche : ce fut la guerre de Succession d’Espagne, de 1701 à 1714. Les défaites de Blenheim et de Ramillies, le terrible hiver de 1709 où le royaume affamé vit geler jusqu’aux semences, la boucherie héroïque de Malplaquet mirent la France au bord de l’abîme ; le vieux roi en appela directement à son peuple, qui répondit. Le 24 juillet 1712, Villars sauva tout à Denain. Les traités d’Utrecht et de Rastatt, en 1713 et 1714, laissèrent Philippe V sur le trône d’Espagne — les Bourbons y règnent encore — et à la France ses conquêtes essentielles. Le prix humain et fiscal de ces guerres fut immense ; mais le pré carré dessiné par Vauban a protégé le sol national jusqu’en 1914, et nos frontières du Nord et de l’Est sont toujours, pour l’essentiel, celles du Grand Roi.

Le soleil se couche

Dieu éprouva le vieux monarque dans sa chair : en moins d’un an, de 1711 à 1712, la mort lui prit son fils le Grand Dauphin, son petit-fils le duc de Bourgogne avec la duchesse, et leur fils aîné. De toute sa descendance directe en France ne restait qu’un arrière-petit-fils de deux ans. Louis XIV porta ces deuils avec une constance qui arracha l’admiration des témoins.

En août 1715, la gangrène saisit sa jambe. Pendant trois semaines, le roi mourut en public, comme il avait vécu, avec une sérénité chrétienne que tous les mémorialistes ont rapportée : « Pourquoi pleurez-vous ? », dit-il aux courtisans en larmes, « m’avez-vous cru immortel ? » Le 26 août, il fit approcher le petit dauphin et lui adressa cet adieu que l’histoire a gardé :

Mon enfant, vous allez être un grand roi. Ne m’imitez pas dans le goût que j’ai eu pour les bâtiments, ni dans celui que j’ai eu pour la guerre ; tâchez au contraire de soulager vos peuples, ce que je suis assez malheureux de n’avoir pu faire.

Paroles de Louis XIV au futur Louis XV, 26 août 1715

Il s'éteignit le 1er septembre 1715, au matin, quatre jours avant son soixante-dix-septième anniversaire. « Il rendit son âme à Dieu », écrit Saint-Simon, pourtant si peu tendre, « sans aucun effort, comme une bougie qui s'éteint. »

L’héritage du Grand Roi

Le bilan du règne se lit encore sur la carte et dans la civilisation françaises : la Flandre, l’Alsace, la Franche-Comté ; Versailles, les Invalides, la colonnade du Louvre ; les académies, les classiques, la prééminence deux fois séculaire de la langue française en Europe ; une administration et une marine ; une Espagne bourbonienne. Les ombres existent — les guerres trop longues, les peuples pressurés, la révocation et ses exils — et le roi lui-même les reconnut en mourant avec une humilité qui grandit sa mémoire. Mais l’essentiel demeure : Louis XIV a porté l’idée monarchique à son point de perfection, faisant du roi de France, selon le mot de ses contemporains, le premier gentilhomme et le premier serviteur de son royaume. Son siècle porte son nom ; peu d’hommes, dans toute l’histoire, ont mérité pareil hommage.

À lire également