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Idée reçue

Les lettres de cachet

Verdict : Vrai, mais

Elles ont réellement existé, elles enfermaient sans jugement, et elles sont l’un des griefs les plus justes de 1789. Mais l’image du roi signant des ordres d’arrestation contre ses adversaires est fausse : dans leur immense majorité, les lettres de cachet étaient sollicitées par les familles elles-mêmes, contre l’un des leurs.

Ce qu’on raconte

Le roi, d’un trait de plume, envoyait à la Bastille l'écrivain qui l’avait moqué, le noble qui l’avait bravé, le sujet qui l’avait gêné. La lettre de cachet serait l’instrument par excellence du despotisme, l’arbitraire fait papier.

Ce que disent les sources

La lettre de cachet est un ordre du roi, scellé du cachet privé et contresigné d’un secrétaire d'État, qui prescrit une mesure individuelle : exil, internement, libération, ou même mariage. Elle échappe aux tribunaux. Sur ce point, l’accusation d’arbitraire est fondée.

Mais quand on ouvre les liasses — celles de la Bastille, publiées dès 1866, et les archives de la police de Paris —, on découvre autre chose. La très grande majorité des lettres d’internement sont demandées par les familles. Un père fait enfermer un fils prodigue qui dilapide le patrimoine ; une famille fait interner un parent devenu fou, un ivrogne violent, une fille qui menace de faire un mariage déshonorant.

L’historien Arlette Farge, avec Michel Foucault, a publié dans Le Désordre des familles un recueil de ces requêtes, écrites par des artisans, des boutiquiers, des gens de peu. On y voit une police royale sollicitée comme un recours par des familles sans autre moyen.

Le ministre Malesherbes, qui les connaissait de l’intérieur, écrivait en 1770 que la plupart étaient obtenues sur la demande des parents.

D’où vient la légende

De Mirabeau, qui en fut victime et publia en 1782 un pamphlet retentissant, Des lettres de cachet et des prisons d'État — son propre père en avait obtenu contre lui. De Voltaire, embastillé deux fois. Des écrivains, en somme, qui furent une minorité parmi les détenus mais qui tenaient la plume.

Il y eut bien un usage politique : Fouquet, le masque de fer, les jansénistes, les pamphlétaires. Mais il fut minoritaire, et c’est lui seul que la mémoire a retenu — parce que ses victimes savaient écrire.

Ce qu’il faut en retenir

L’arbitraire est réel : enfermer sans juge est indéfendable, et l’Assemblée eut raison d’abolir la procédure en 1790. Mais l’instrument servait moins la raison d'État que l’honneur des familles, dans une société où le déshonneur d’un membre rejaillissait sur tous.

Il y a là quelque chose de plus dérangeant que le despotisme : ce n’est pas le pouvoir qui réclamait ces enfermements, c’est la société elle-même.