La phrase est de Jean-Jacques Rousseau. Il l'écrit dans ses Confessions vers 1765, l’attribue à « une grande princesse » qu’il ne nomme pas, et Marie-Antoinette a alors neuf ans et vit à Vienne. Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’on la lui colle, et elle n’a jamais cessé d’y rester.
Ce qu’on raconte
Informée que le peuple parisien n’avait plus de pain, la reine aurait répondu avec une légèreté criminelle : « Qu’ils mangent de la brioche ! » Le mot résume à lui seul l’indifférence d’une cour coupée du pays.
Ce que disent les sources
La phrase se lit au livre VI des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, rédigé vers 1765 :
Enfin je me rappelai le pis-aller d’une grande princesse à qui l’on disait que les paysans n’avaient pas de pain, et qui répondit : « Qu’ils mangent de la brioche. »
Rousseau raconte un souvenir de jeunesse et ne nomme personne. En 1765, Marie-Antoinette a neuf ans et vit à Vienne ; elle n’arrivera en France qu’en 1770 et ne sera reine qu’en 1774.
Aucun mémorialiste de la cour ne rapporte ce mot dans sa bouche. Ni Mme Campan, sa première femme de chambre, qui a tout consigné. Ni les libelles hostiles du temps, pourtant prodigues en calomnies bien pires — et qui n’auraient pas laissé passer une aubaine pareille. La phrase n’apparaît attachée à son nom qu’au milieu du XIXe siècle.
D’où vient la légende
Du besoin d’une formule. La Révolution avait fait de l’Autrichienne le visage de tout ce qu’elle abattait ; le XIXe siècle, en écrivant l’histoire de cette rupture, chercha le mot qui la résumerait. Celui de Rousseau était disponible, frappant, et son autorité de philosophe le rendait crédible.
Le mécanisme est banal et il n'épargne personne : une phrase orpheline se cherche un auteur, et finit toujours par trouver celui qui l’arrange le mieux.
Ce qu’il faut en retenir
Le procès de 1793 est le meilleur témoin à décharge. L’accusation rassembla contre la reine tout ce qu’elle put réunir, jusqu'à l’ignominie — Hébert alla jusqu'à l’accuser d’avoir corrompu son propre fils, ce qui souleva la salle et lui valut cette réponse : « J’en appelle à toutes les mères qui se trouvent ici. » La brioche ne figure nulle part dans l’acte d’accusation. Elle n’existait pas encore.
Ce que les témoignages établissent va d’ailleurs en sens contraire. Pendant l’hiver de 1788, le plus rude du siècle, la reine supprima des charges de sa maison et fit porter des secours ; Mme Campan, qui la servait chaque jour, a rapporté ces aumônes, et les mémorialistes de la cour, y compris ceux qui ne l’aimaient pas, s’accordent sur sa libéralité.
Une phrase apocryphe a cet avantage sur les faits : elle ne demande aucune preuve, et elle survit à tous les démentis. Celle-ci a mis près d’un siècle à s’attacher à son nom. Elle ne s’en détachera peut-être jamais — raison de plus pour dire, chaque fois, d’où elle vient.