Fille des Césars devenue reine des lys, Marie-Antoinette fut aimée, puis calomniée, puis immolée. De Trianon à la Conciergerie, son destin dit la grandeur d’une âme que l'épreuve révéla : la Révolution lui prit tout, hormis sa dignité.
De Vienne à Versailles
Née à Vienne le 2 novembre 1755, quinzième enfant de l’empereur François Ier et de l’impératrice Marie-Thérèse, l’archiduchesse Marie-Antoinette est promise très jeune au grand dessein de sa mère : sceller la réconciliation des maisons de Bourbon et de Habsbourg. Le 16 mai 1770, à quatorze ans, elle épouse à Versailles le dauphin Louis-Auguste, petit-fils de Louis XV. La France s'éprend aussitôt de cette princesse gracieuse et vive ; lors de sa première entrée à Paris, en 1773, une foule immense l’acclame. Le 10 mai 1774, la mort de Louis XV fait d’elle, à dix-huit ans, la reine de France. Elle monte sur le trône dans un royaume qui l’adore encore — et qui, quinze ans plus tard, la traînera dans la boue. Entre ces deux dates s'écrit l’une des plus implacables entreprises de calomnie de l’histoire.
Le royaume intime de Trianon
Louis XVI offre à son épouse le Petit Trianon, et la reine y invente un art de vivre qui rompt avec l'étiquette écrasante de Versailles : jardins à l’anglaise, théâtre de société, et, à partir de 1783, ce hameau dessiné par Richard Mique où elle cherche la simplicité champêtre. On a fait de Trianon le symbole de sa frivolité ; il fut d’abord le refuge d’une jeune femme étouffée par la représentation perpétuelle. Sans doute la reine de vingt ans a-t-elle aimé le jeu, la parure et les fêtes ; mais les dettes de la monarchie venaient des guerres, non de ses chapeaux, et la caricature de « Madame Déficit » ignore tout de la femme réelle — celle qui recueillit et fit élever plusieurs orphelins pauvres, secourut les misères de l’hiver terrible de 1784 et voulut qu’on élevât ses enfants dans l’horreur de la morgue aristocratique. Le crime de Trianon fut mondain : en fermant sa porte aux grandes familles de la cour, la reine s’en fit des ennemies ; les salons exclus se vengèrent par le libelle, et Paris imprima ce que Versailles chuchotait.
La calomnie couronnée : l’affaire du collier
En 1785 éclate l’affaire qui va tout emporter. Une aventurière, Jeanne de La Motte, persuade le cardinal de Rohan, avide de rentrer en grâce, que la reine le charge d’acheter secrètement un collier de diamants de seize cents mille livres. Fausses lettres signées « Marie-Antoinette de France » — signature absurde, les reines ne signant que de leur nom de baptême —, entrevue nocturne avec une prostituée grimée en souveraine dans les bosquets de Versailles : la machination est grossière, et la reine n’a rien su de rien. Lorsque le scandale éclate, le 15 août 1785, elle exige un procès public, certaine que la vérité la lavera. Erreur tragique : le 31 mai 1786, le parlement de Paris acquitte le cardinal, et l’opinion traduit l’arrêt à sa manière — si Rohan a pu croire la reine capable de pareils rendez-vous, c’est donc qu’elle en était capable. Innocente et démontrée telle, Marie-Antoinette sort condamnée du procès d’un autre. Goethe avouera que l’affaire l'épouvanta comme la tête de Méduse, et Napoléon dira plus tard que la mort de la reine date du procès du collier. La calomnie avait trouvé sa proie ; elle ne la lâchera plus.
La mère et la captive
Les années terribles révèlent une autre femme. La reine a donné quatre enfants à la France ; elle perd la petite Sophie en 1787, puis le premier dauphin, Louis-Joseph, en juin 1789, dans l’indifférence d’un royaume occupé de ses états généraux. Ramenée de force à Paris en octobre 1789, elle déploie aux Tuileries une intelligence politique que ses correspondances révèlent : nuits passées à chiffrer des lettres, négociations secrètes avec Barnave puis avec les cours étrangères, sang-froid dans l'émeute. Après l'échec de Varennes et la chute du trône, le 10 août 1792, commence le calvaire : la tour du Temple, où la famille royale recompose dans la prison une vie de famille — leçons données au dauphin, lectures, prières ; le 21 janvier 1793, la mort du roi, qu’elle pleure en fille de l'Église ; le 3 juillet, l’arrachement de son fils, qu’on livre au savetier Simon — les geôliers eux-mêmes rapporteront ses supplications ; le 2 août enfin, le transfert à la Conciergerie. Dans ce cachot humide, malade, épuisée, veuve en noir que ses gardiens appellent encore « la Veuve Capet », elle impose à tous, jusqu'à la servante Rosalie Lamorlière qui en témoignera toute sa vie, le respect dû à une majesté que rien ne peut dégrader.
La mort d’une reine
Le procès qui s’ouvre le 14 octobre 1793 devant le Tribunal révolutionnaire n’est qu’une mise en scène : l’acte d’accusation de Fouquier-Tinville recycle vingt ans de pamphlets, sans une preuve. La reine répond avec un calme qui déconcerte, jusqu'à l’infamie d’Hébert, qui ose retourner contre elle des aveux extorqués à son propre fils. Sommée de répondre, elle se lève :
Si je n’ai pas répondu, c’est que la nature se refuse à répondre à une pareille inculpation faite à une mère. J’en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici.
Un frémissement parcourt la salle ; les femmes du peuple, un instant, retrouvent leur reine. Rien n’y fait : condamnée à mort au petit matin du 16 octobre, elle écrit vers quatre heures et demie sa dernière lettre, adressée à Madame Élisabeth, sœur du roi — testament d’une chrétienne, que la sainte captive ne recevra jamais.
Je viens d'être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère ; comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. [...] Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j’ai été élevée, et que j’ai toujours professée.
À midi et quart, place de la Révolution, la fille de Marie-Thérèse meurt en reine. Cheveux coupés, mains liées, menée en charrette là où son époux avait eu droit à une voiture fermée, elle gravit l'échafaud d’un pas ferme ; ayant heurté par mégarde le pied du bourreau, elle lui adresse ses derniers mots : « Monsieur, je vous demande pardon, je ne l’ai pas fait exprès. » Jetée dans la fosse commune de la Madeleine, elle sera transférée le 21 janvier 1815 dans la basilique de Saint-Denis, auprès de Louis XVI. Deux siècles d'études, l'édition de ses lettres et l’effondrement des fables révolutionnaires ont rendu son vrai visage à celle que la mémoire fidèle nomme la reine martyre : une femme longtemps légère, jamais coupable, que l'épreuve fit grande — et que la calomnie, en croyant la détruire, a couronnée pour toujours.
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