Louis XIV prit l’Alsace sans y toucher. La province garda sa langue, ses deux religions, ses lois et ses tribunaux, et resta même hors de la frontière douanière du royaume : les marchandises payaient l’octroi en franchissant les Vosges, non le Rhin. Aucune autre province ne fut administrée avec autant de ménagement.
L’Alsace n’a pas d’histoire médiévale française. Terre d’Empire depuis le partage de 843, elle fut jusqu’au XVIIe siècle une mosaïque comme l’Allemagne en produisait : évêché de Strasbourg, dix villes libres associées en Décapole, seigneuries des Habsbourg, abbayes immédiates, comtés minuscules. Nul ne l’appelait une province, parce qu’elle n’en était pas une.
Ce que Westphalie donna vraiment
Les traités de Westphalie, en 1648, cédèrent à la France les possessions que la maison d’Autriche détenait en Alsace, ainsi que la préfecture des dix villes. La rédaction en était si obscure que juristes français et allemands s’en disputèrent le sens pendant trente ans : Paris y lut une souveraineté pleine, l’Empire une simple substitution de seigneur.
Louis XIV trancha par la force. Ses chambres de réunion, tribunaux institués pour découvrir des droits, annexèrent une à une les terres litigieuses. Puis, le 30 septembre 1681, trente mille hommes se présentèrent devant Strasbourg, ville libre qui n’avait jamais été française : elle capitula sans combat, contre la garantie de ses privilèges et de sa religion. Le traité de Ryswick, en 1697, fit reconnaître le fait accompli.
Une province ménagée
Ce qui suivit est le contraire de ce qu’on prête d’ordinaire à Louis XIV. L’Alsace conserva l’usage de l’allemand dans l’administration et la justice, ses corporations, son droit local, et surtout ses deux confessions : les luthériens gardèrent leurs églises et leur université, en pleine époque de révocation de l'édit de Nantes. La cathédrale de Strasbourg revint aux catholiques, mais le culte protestant demeura libre partout ailleurs.
La province releva d’un conseil souverain — non d’un parlement — installé à Colmar en 1698, et n’eut jamais d'états provinciaux. Elle était surtout province à l’instar de l'étranger effectif : pour la douane, elle restait hors du royaume. La ligne des fermes courait sur les Vosges, et le commerce alsacien continuait de regarder vers Bâle, Francfort et les Pays-Bas.
Ce qu’elle est aujourd’hui
L’Alsace forme le Bas-Rhin et le Haut-Rhin, plus le Territoire de Belfort, arrondissement haut-rhinois demeuré français en 1871 quand le reste fut annexé par l’Empire allemand — d’où ce département minuscule sans équivalent.
Le ménagement d’Ancien Régime a laissé une trace juridique vivante : le droit local alsacien-mosellan, qui maintient aujourd’hui encore le régime concordataire des cultes, un droit des associations distinct et un régime particulier de sécurité sociale. Il ne descend pas directement de Louis XIV, mais de la parenthèse allemande de 1871-1918 ; l’esprit d’exception, lui, remonte à 1681.