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Maître de l'école du palais, abbé de Saint-Martin de Tours · v. 735-804

Alcuin

Le maître d'école de Charlemagne

Rôle : Maître de l'école du palais, abbé de Saint-Martin de ToursDates : v. 735-804

Charlemagne fit venir d’Angleterre un maître d'école, et l’Occident y gagna ses écoles, son écriture et le texte de sa Bible. Alcuin n’a ni gouverné ni commandé : il a formé ceux qui gouvernaient. Et quand l’empereur convertissait les Saxons par l'épée, il fut le seul à lui écrire que la foi ne s’impose pas.

York

Alcuin naît vers 735 en Northumbrie, dans une famille noble. Il entre enfant à l'école cathédrale d’York, alors l’une des meilleures d’Europe, et y devient l'élève puis le successeur d'Ælbert. Il y a là une bibliothèque que le continent n'égale pas : les Pères, les grammairiens latins, un peu de grec, l’astronomie et le comput.

Cette Angleterre du VIIIᵉ siècle est une anomalie. Convertie depuis un siècle et demi, elle a gardé le latin comme langue apprise, non comme dialecte dégradé, et ses moines l'écrivent mieux que les Francs. C’est de là que la renaissance carolingienne va venir.

En 781, revenant de Rome, Alcuin rencontre Charlemagne à Parme. Le roi lui propose de le suivre. Il accepte, obtient congé de son archevêque, et arrive à Aix.

L'école du palais

Il y dirige l'école du palais pendant quatorze ans. Ses élèves sont les fils du roi, les jeunes nobles destinés aux charges, les clercs de la chapelle — et le roi lui-même, qui apprend la rhétorique, la dialectique et l’astronomie à quarante ans passés.

Le cercle se donne des surnoms empruntés à l’Antiquité et à l'Écriture : Charlemagne est David, Alcuin est Flaccus, Angilbert est Homère. On y discute, on y compose des vers, on y pose des énigmes. Ce jeu de lettrés recouvre une entreprise politique : refaire des cadres capables de lire, d'écrire et de compter, dans un royaume où les prêtres eux-mêmes ânonnaient le latin.

De là sortent les grands textes de la réforme. L'Admonitio generalis de 789 ordonne que chaque évêché et chaque monastère tienne une école. La lettre De litteris colendis explique aux abbés pourquoi ils doivent apprendre à écrire correctement : si l’on parle mal à Dieu, dit-elle en substance, c’est qu’on le connaît mal.

Ce qu’on apprenait

Le programme d’Alcuin tient dans une formule héritée de l’Antiquité tardive : les sept arts libéraux, répartis en trivium — grammaire, rhétorique, dialectique — et quadrivium — arithmétique, géométrie, musique, astronomie. Ce n'était pas une nouveauté ; la nouveauté fut de le remettre en marche là où il s'était éteint.

Il enseignait par le dialogue. Ses manuels sont des conversations entre un maître et un élève, où celui-ci pose les questions qu’un enfant pose vraiment. Dans la Disputatio de rhetorica, l’interlocuteur est Charlemagne lui-même. Dans le dialogue écrit pour le jeune Pépin, on trouve des définitions qui ressemblent à des poèmes : qu’est-ce que l'écriture ? la gardienne de l’histoire. Qu’est-ce que la parole ? la trahison de la pensée. Qu’est-ce que l’homme ? l’hôte d’un lieu, un voyageur qui passe.

On lui attribue aussi un recueil de problèmes d’arithmétique, les Propositions pour aiguiser les jeunes, où se lit pour la première fois en Occident l'énigme du loup, de la chèvre et du chou qu’il faut faire passer sur une barque.

L’homme qui a rouvert les écoles de l’Europe enseignait donc par énigmes, et l’on comprend mieux qu’un roi de quarante ans ait accepté de redevenir écolier.

L'écriture et le texte

Deux entreprises sortent de cette réforme et nous touchent encore.

La première est l'écriture. La minuscule dite caroline — ronde, séparée, lisible sans effort — se fixe dans les ateliers de l’Empire, et Alcuin l’impose à Tours, dont le scriptorium devient le plus productif d’Occident. Les humanistes italiens la retrouveront au XVᵉ siècle, la prendront pour de l'écriture romaine antique, et en feront le modèle des caractères d’imprimerie. Les lettres que vous lisez en descendent.

La seconde est le texte de la Bible. Les manuscrits latins circulaient corrompus, chaque copie ajoutant ses fautes. Alcuin dirige à Tours une révision de la Vulgate qui sert de référence pendant des siècles.

« La voix du peuple »

Il faut lui reconnaître autre chose, qui l’honore davantage.

Charlemagne convertissait les Saxons par la force : baptême sous peine de mort, dîme exigée des nouveaux chrétiens, déportations. Alcuin, qui n’avait aucun pouvoir, écrivit à l’empereur et à ses conseillers pour dire que cela ne valait rien. On peut contraindre au baptême, écrivait-il, on ne contraint pas à la foi ; il faut prêcher d’abord, baptiser ensuite, et n’exiger la dîme qu’une fois la foi affermie. Il fut en partie entendu : le capitulaire de 797 adoucit la législation saxonne.

On lui doit aussi une phrase que l’on cite presque toujours à l’envers. Dans une lettre à Charlemagne, il met en garde contre ceux qui répètent que la voix du peuple est la voix de Dieu — car, ajoute-t-il, le tumulte de la foule est toujours proche de la folie. La formule vox populi, vox Dei est ainsi passée à la postérité comme une maxime démocratique, alors qu’elle naît sous la plume d’un homme qui la rejetait.

Tours

En 796, Charlemagne lui donne l’abbaye de Saint-Martin de Tours, la plus riche du royaume. Alcuin y passe ses huit dernières années, dirige le scriptorium, forme des élèves, entretient une correspondance immense — plus de trois cents de ses lettres nous sont parvenues, et elles constituent l’une des principales sources du règne.

Il s’y querelle une dernière fois pour un principe : le droit d’asile. Un clerc d’Orléans réfugié à Saint-Martin ayant été arraché de force à l'église, Alcuin tient tête à l’empereur lui-même, qui lui reproche durement son entêtement.

Il meurt à Tours le 19 mai 804, dix ans avant Charlemagne. Il avait demandé qu’on gravât sur sa tombe qu’il avait été poussière et qu’il le redevenait — et que le lecteur, quel qu’il fût, priât pour lui.

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