Il fut roi quarante-six ans, empereur quatorze, et légende depuis douze siècles. Conquérant de l’Europe, restaurateur des lettres, protecteur de l'Église, Charlemagne a donné son nom à sa dynastie et son modèle à toute la royauté chrétienne. Voici l’empereur à la barbe fleurie, tel que l’histoire le montre : plus grand encore que sa légende.
« Il cultiva avec une sainte ferveur et une piété suprême la religion chrétienne, dont il avait été imprégné dès l’enfance »
Peu d’hommes ont donné leur nom à leur siècle ; Charlemagne a donné le sien à sa dynastie, à une écriture, à une renaissance, et jusqu'à l’idée que l’Occident se fait depuis lors de l’empire chrétien. Carolus Magnus, Charles le Grand : la grandeur, ici, n’est pas une flatterie de courtisan mais un constat de l’histoire. Quarante-six ans de règne, une Europe assemblée de l'Èbre à l’Elbe, la couronne impériale relevée après trois siècles de vacance, et cette figure de roi sage et fort qui hantera la mémoire française jusque dans la Chanson de Roland — « le roi à la barbe fleurie » — et sur les vitraux de nos cathédrales.
L’héritier des maires du palais
Charles naquit un 2 avril, en 742 selon la tradition, peut-être en 747 ou 748 selon certains érudits — les annales du temps, si prodigues en batailles, sont avares en berceaux, et le lieu même de sa naissance demeure incertain. Il était le fils aîné de Pépin le Bref, maire du palais devenu roi, et de la reine Bertrade, que la légende appellera Berthe au grand pied. L’enfant avait quatre ou neuf ans lorsque son père fut élevé sur le trône à Soissons ; il en avait trois de plus lorsque, le 28 juillet 754, le pape Étienne II le sacra à Saint-Denis aux côtés de son père et de son frère. Charles fut donc oint avant que de régner : toute sa vie porte la marque de cette consécration première.
À la mort de Pépin, en 768, le royaume fut partagé selon l’usage franc entre Charles et son cadet Carloman. Trois années de coexistence méfiante s’ensuivirent, que dénoua la mort prématurée de Carloman en 771 : Charles, écartant ses neveux, réunit tout le regnum Francorum sous sa seule main. Il avait alors la trentaine, une stature de géant — l’examen de ses restes a confirmé la haute taille que lui prête Éginhard —, une santé de fer, l'œil vif et la parole abondante, l’amour de la chasse et de la natation, et cette simplicité de mise franque qui tranchait sur le faste des Byzantins : l’homme était taillé pour l’ouvrage immense qui l’attendait.
Le glaive de la chrétienté
Le règne fut d’abord une épopée militaire sans équivalent depuis Rome. En 773-774, répondant à l’appel du pape Adrien Ier menacé par les Lombards, Charles franchit les Alpes, assiégea Pavie et prit pour lui le titre de rex Langobardorum, roi des Lombards — la tradition qui lui fait ceindre à Pavie la couronne de fer de Monza est bien postérieure, cet insigne n'étant attesté comme couronne royale lombarde que plusieurs siècles plus tard. Le royaume lombard passait sous la couronne franque, et le roi des Francs, renouvelant la donation de son père, se faisait protecteur direct de l’Italie pontificale.
La Saxe fut l’affaire de sa vie : plus de trente années de campagnes, de 772 à 804, contre un paganisme opiniâtre incarné par le chef Widukind. Guerre rude, entrecoupée de révoltes et de représailles terribles — l’histoire n’a pas à cacher le massacre de Verden, en 782, que les contemporains eux-mêmes jugèrent sévère —, mais dont l’issue changea la face de l’Europe : la Saxe baptisée, couverte d'évêchés et d’abbayes, entra pour toujours dans la chrétienté ; Widukind lui-même reçut le baptême en 785, et Charles fut son parrain.
Au sud, l’expédition d’Espagne de 778 s’acheva sur le désastre d’arrière-garde de Roncevaux, où périt Roland, préfet de la marche de Bretagne — deuil obscur que trois siècles de mémoire épique transfigureraient en la plus belle chanson de geste de notre langue. Charles y répondit en homme d'État : la marche d’Espagne, établie au-delà des Pyrénées avec Barcelone conquise en 801, verrouilla la frontière et prépara la reconquête chrétienne. À l’est, la Bavière du duc Tassilon fut annexée en 788 ; la puissance des Avars, qui terrorisait le Danube depuis deux siècles, fut anéantie dans les années 790 et leur trésor fabuleux distribué aux églises et aux fidèles. Frisons, Bretons, Slaves, Bénéventins connurent tour à tour le poids de ses armes. Vers 800, l’Occident chrétien tout entier, de l'Èbre à l’Elbe et de la mer du Nord au Latium, obéissait à un seul homme.
La nuit de Noël de l’an 800
En 799, le pape Léon III, victime d’un guet-apens romain, vint chercher justice auprès du roi des Francs à Paderborn. Charles le rétablit sur son siège et descendit lui-même à Rome trancher la querelle. Le jour de Noël 800, dans la basilique Saint-Pierre, comme le roi se relevait de prière devant la confession de l’apôtre, le pape déposa sur sa tête une couronne, et le peuple romain l’acclama par trois fois :
À Charles, Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire !
Éginhard assure que Charles jurait qu’il ne fût point entré dans la basilique ce jour-là s’il eût connu le dessein du pontife — humilité réelle ou prudence envers Byzance, qui tenait l'événement pour une usurpation, les historiens en débattent encore. Mais l’acte était fait, et il était immense : l’Empire d’Occident, éteint depuis 476, renaissait — non plus païen ni simplement romain, mais chrétien dans son principe même, l’empereur tenant sa couronne de Dieu pour la défense de l'Église et la conduite du peuple fidèle vers son salut. Alcuin saluait déjà en son maître le nouveau David ; la théologie politique de tout le Moyen Âge occidental, et la prééminence morale que la France tirera d’avoir donné ce premier empereur, sortent de cette nuit de Noël. En 812, Byzance elle-même, par le traité d’Aix, finit par reconnaître le titre.
Le gouvernement d’un empire
Gouverner cette immensité sans routes, sans administration salariée, sans autre lien que la fidélité, voilà peut-être le plus étonnant exploit du règne. Charles y pourvut par des institutions d’une simplicité géniale. Le royaume fut quadrillé de comtés — environ trois cents —, confiés à des comtes révocables, tandis que les frontières étaient tenues par des marches militaires. Pour surveiller les surveillants, l’empereur institua les missi dominici, envoyés du maître qui parcouraient chaque année les provinces par paires — un comte et un évêque —, redressant les abus, entendant les plaintes des humbles, rappelant à tous que la justice du roi n'était pas une abstraction. Chaque printemps, le plaid général réunissait les grands autour du souverain ; chaque homme libre fut lié à lui par serment.
La volonté impériale s’exprimait dans les capitulaires, ordonnances divisées en chapitres qui touchaient à tout : la monnaie et les poids, la discipline des clercs, la gestion des domaines royaux — le fameux capitulaire De villis, avec ses inventaires de vergers et de basses-cours, montre un maître attentif jusqu’aux poules de ses fermes —, l’armée, l'école, la dîme, le prix du pain. La grande Admonitio generalis de 789 est comme le programme du règne : un peuple chrétien ne se gouverne qu’en l’instruisant et en le sanctifiant. Rien de plus éloigné du despotisme que cette monarchie-là : le roi très chrétien s’y reconnaît serviteur de la loi de Dieu, protecteur de la veuve, de l’orphelin et du pauvre.
Aix-la-Chapelle et la renaissance des lettres
Vieillissant, l’empereur fixa sa demeure à Aix-la-Chapelle, près des sources chaudes où il aimait nager. Il y bâtit un palais et surtout une chapelle octogonale, œuvre d’Eudes de Metz inspirée de Ravenne, dont les marbres et les bronzes vinrent d’Italie : elle abrite aujourd’hui encore son trône de pierre simple comme un siège de patriarche, et elle fut pendant six siècles l'église du couronnement des rois de Germanie.
Autour de ce palais, Charles rassembla l'élite pensante de l’Occident : Alcuin d’York, maître de l'école palatine, Paul Diacre le Lombard, Théodulf le Wisigoth, Éginhard son fidèle biographe. Ce cénacle, où l’empereur lui-même prenait rang sous le surnom de David, fut le foyer de ce que l’histoire appelle la renaissance carolingienne : écoles ordonnées près des cathédrales et des monastères, scriptoria multipliant les copies des Écritures et des classiques latins — presque tout ce qui nous reste de la littérature romaine a passé par ces ateliers —, textes sacrés corrigés, liturgie unifiée sur l’usage romain, et cette admirable minuscule caroline, si claire que les imprimeurs de la Renaissance la reprendront et que nos livres l’emploient toujours. Charles lui-même, qui parlait latin et entendait le grec, s’essayait à l'écriture sur des tablettes glissées sous son chevet — trop tard, avoue tendrement Éginhard. Il fit aussi recueillir les antiques chants germaniques et donner des noms francs aux mois et aux vents : rien de ce qui touchait à la culture de ses peuples ne lui fut étranger.
La mort de l’empereur et la naissance de la légende
Les dernières années furent assombries par la mort de ses fils Pépin et Charles, et par les premières voiles normandes apparues sur les côtes — l’empereur, dit une tradition rapportée par le moine de Saint-Gall, pleura en les voyant, pressentant les maux qu’elles annonçaient. En septembre 813, à Aix, il associa à l’empire son seul fils survivant, Louis, lui posant lui-même — ou lui faisant prendre sur l’autel — la couronne, sans intervention du pape : leçon politique testamentaire. Le 28 janvier 814, après avoir reçu la communion, il s'éteignit dans sa soixante-douzième année, murmurant selon Éginhard les mots du psaume : « Entre tes mains, Seigneur, je remets mon esprit. » On l’ensevelit le jour même dans sa chapelle d’Aix.
Alors commença le second règne de Charlemagne : celui de la mémoire. Les chansons de geste firent de lui l’empereur à la barbe fleurie, juge des preux et fléau des païens ; Roland devint son neveu et Roncevaux sa douleur. En 1165, à l’instigation de Frédéric Barberousse, l’antipape Pascal III le fit canoniser à Aix : Rome ne confirma jamais cette canonisation, mais elle en toléra le culte, et le bienheureux Charlemagne resta honoré localement — l’Université de Paris, fille de ses écoles, le prit pour patron, et les écoliers de France fêtèrent longtemps la Saint-Charlemagne. Les rois capétiens, héritiers de son sang par les femmes, se réclamèrent de lui ; l'épée dite Joyeuse et la couronne fermée de Charlemagne parurent aux sacres de Reims jusqu'à la fin de la monarchie.
Que reste-t-il de lui, au-delà de la légende ? Une idée, la plus féconde peut-être de notre histoire : celle d’un ordre politique chrétien où la force est au service de la foi, où le prince répond devant Dieu de la justice et de l’instruction de son peuple. Père de l’Europe, les contemporains l’avaient déjà nommé ainsi — rex, pater Europae, dit un poème du temps. La France, qui garde ses écoles, son écriture et son souvenir, peut le dire plus simplement : il fut le plus grand de ses rois avant même qu’elle eût achevé de naître.
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