Fils de Charles Martel, père de Charlemagne, Pépin le Bref semble écrasé entre deux géants. Ce serait oublier qu’il accomplit, lui, le geste fondateur : en recevant l’onction sainte en 751, il fit de la royauté franque une institution sacrée et scella entre la France et l'Église une alliance de mille ans.
« Il vaut mieux appeler roi celui qui détient le pouvoir que celui qui en est dépourvu »
L’histoire est parfois injuste envers les fondateurs discrets. Entre le vainqueur de Poitiers et l’empereur d’Occident, Pépin dit le Bref — c’est-à-dire le petit de taille — paraît une figure de transition. Il fut tout le contraire : le règne de ce prince de dix-sept ans à peine sur le trône est l’un des plus féconds de notre histoire, car il inventa, avec l’onction royale, ce qui allait faire pendant plus d’un millénaire la singularité de la monarchie française — une royauté qui ne tient pas seulement de la naissance ni de la force, mais de Dieu.
Le fils de Charles Martel
Pépin naquit vers 714, l’année même où mourait son grand-père Pépin de Herstal, maître de fait du royaume des Francs. Sa maison, issue de l’aristocratie austrasienne et de la double souche de Pépin de Landen et de saint Arnoul de Metz, tenait depuis deux générations la charge de maire du palais : intendance devenue vice-royauté, puis royauté sans le nom. Son père, Charles Martel, avait sauvé la Gaule chrétienne de l’invasion sarrasine entre Tours et Poitiers en 732 et gouvernait le royaume d’une main de fer, laissant même le trône vacant après la mort du roi Thierry IV.
L’enfant fut élevé en partie à Saint-Denis, dans l’ombre de l’abbaye qui garderait plus tard son tombeau — trait qui n’est pas anecdotique : ce prince guerrier fut nourri de liturgie et de lettres monastiques, et sa piété, comme sa politique, y prit racine. À la mort de Charles Martel, en 741, l’héritage fut partagé à la manière franque : à Carloman l’Austrasie, à Pépin la Neustrie, la Bourgogne et la Provence. Les deux frères gouvernèrent d’abord de concert, matant les révoltes d’Aquitaine, d’Alémanie et de Bavière, et soutenant l'œuvre réformatrice de saint Boniface, qui redressait alors l'Église franque, ses conciles et ses mœurs.
En 747 survint l'événement qui changea tout : Carloman, l’aîné, renonça au monde et se fit moine au Mont-Cassin, auprès du tombeau de saint Benoît. Geste admirable de détachement, dont la conséquence politique fut immense : Pépin demeurait seul maître du royaume. Seul, mais toujours maire du palais d’un roi fantôme — Childéric III, dernier Mérovingien, restauré pour la forme en 743.
La question posée au pape
Tout le génie de Pépin tint dans la manière dont il dénoua cette fiction. Un autre eût pris la couronne par la force ; la chose eût été aisée et fragile. Pépin voulut qu’elle fût jugée, et jugée par la plus haute autorité spirituelle de la chrétienté. Vers 750, il dépêcha à Rome Burchard, évêque de Wurtzbourg, et Fulrad, abbé de Saint-Denis, porteurs d’une question fameuse : est-il bon que règne celui qui ne détient aucun pouvoir, tandis qu’un autre porte tout le poids du royaume ?
La réponse du pape Zacharie est demeurée l’un des textes fondateurs de la politique chrétienne :
Il vaut mieux appeler roi celui qui possède le pouvoir que celui qui en est dépourvu, afin que l’ordre ne soit pas troublé.
Ainsi la papauté reconnaissait que la royauté est une charge avant d'être un titre, un service avant d'être un héritage. Fort de cette sentence, Pépin réunit à Soissons, en novembre 751, l’assemblée des grands et des évêques du royaume. Il y fut élu roi selon la coutume franque et élevé, dit-on, sur le pavois ; Childéric III, tonsuré, fut rendu au silence d’un monastère où il s'éteignit sans bruit. Mais l'élection et la force ne suffisaient pas au dessein de Pépin : pour la première fois dans l’histoire des Francs, le nouveau roi reçut des mains des évêques — la tradition y associe saint Boniface lui-même — l’onction d’huile sainte, à l’exemple de Saül et de David, rois oints par Samuel.
Le sens du geste était immense. Le sang mérovingien tirait son prestige d’une légitimité païenne devenue chrétienne d’usage ; le roi carolingien, lui, tenait sa couronne d’un choix des grands confirmé par Dieu à travers son Église. La royauté cessait d'être une possession pour devenir un ministère sacré.
L’onction de Saint-Denis et l’alliance de mille ans
Trois ans plus tard, la Providence offrit à Pépin l’occasion de sceller cette refondation avec un éclat inouï. Le pape Étienne II, successeur de Zacharie, étouffait sous la pression du roi lombard Aistulf, qui venait de prendre Ravenne et menaçait Rome. N’attendant plus rien de l’empereur de Constantinople, le pontife se tourna vers le roi des Francs. En plein hiver 753-754, il franchit les Alpes — jamais un pape n’avait paru en Gaule — et rencontra Pépin à Ponthion, en Champagne, où le roi, mettant pied à terre, conduisit lui-même par la bride le cheval du pontife : image saisissante du prince temporel se faisant serviteur du spirituel.
Le 28 juillet 754, dans la basilique de Saint-Denis, Étienne II sacra de sa propre main Pépin, la reine Bertrade et leurs deux fils, Charles — le futur Charlemagne — et Carloman. Il conféra au roi et à ses fils la dignité de « patrice des Romains », faisant d’eux les protecteurs attitrés de l'Église, et défendit aux Francs, sous peine d’excommunication, de jamais élire un roi né d’un autre sang. La dynastie nouvelle était verrouillée dans la sainteté ; l’alliance du trône et de l’autel, qui structurerait toute l’histoire de la France capétienne jusqu’au sacre de Reims et au-delà, venait d'être conclue sur le tombeau de l’apôtre des Gaules.
Quierzy et la naissance des États pontificaux
L’alliance avait un prix, et Pépin l’honora en soldat. Dès avant le sacre, à Quierzy-sur-Oise, aux environs de Pâques 754, il avait promis par écrit de restituer au bienheureux Pierre les cités et territoires d’Italie tenus par les Lombards : cette « donation de Quierzy » est l’acte de naissance du pouvoir temporel des papes. Aistulf refusant de s’exécuter, Pépin passa deux fois les Alpes, en 755 puis en 756, battit le Lombard sous les murs de Pavie et l’obligea à livrer l’exarchat de Ravenne et la Pentapole. Les clefs des vingt-deux cités reconquises furent déposées sur le tombeau de saint Pierre.
À l’envoyé byzantin qui réclamait ces terres pour l’empereur d’Orient, Pépin fit une réponse que les chroniqueurs ont pieusement conservée : ce n'était pas pour les hommes qu’il avait combattu, mais pour l’amour de saint Pierre et le pardon de ses péchés, et nul trésor au monde ne lui ferait reprendre ce qu’il avait une fois offert à l’apôtre. Ainsi naquirent les États pontificaux, qui devaient garantir onze siècles durant l’indépendance du Siège apostolique. La France y gagna son plus vieux titre : celui de fille aînée de l'Église, protectrice-née de la papauté.
Le roi conquérant et réformateur
Le règne ne fut pas que de sacres et de donations. Guerrier de la trempe paternelle, Pépin acheva de refouler l’islam au-delà des Pyrénées : en 759, la prise de Narbonne lui livra la Septimanie, dernière possession musulmane en Gaule. Puis il entreprit, au prix de huit campagnes obstinées, la soumission de l’Aquitaine du duc Waïfre, qu’il acheva l’année même de sa mort : il rendait au royaume tout le Midi, préparant l’unité que son fils porterait à l’empire.
Le réformateur ne fut pas moindre que le conquérant. Avec l’appui des conciles réunis sous son autorité, il poursuivit le redressement de l'Église franque entamé par Boniface : restauration de la hiérarchie et de la discipline, extension de la règle bénédictine, institution de la dîme pour l’entretien du culte et des pauvres. Amoureux de la beauté liturgique, il introduisit dans ses églises le chant romain, souche de ce qui deviendra le chant grégorien. Il réforma enfin la monnaie, imposant un denier d’argent de bon aloi frappé sous contrôle royal — geste de souverain véritable, car battre bonne monnaie est aussi une justice.
L’héritage du premier roi sacré
Au retour de sa dernière campagne d’Aquitaine, Pépin tomba malade. Il eut le temps de partager le royaume entre ses fils Charles et Carloman, de distribuer d’abondantes aumônes, et mourut à Saint-Denis le 24 septembre 768, dans sa cinquante-quatrième année. Par humilité, dit la tradition, il voulut être inhumé face contre terre, devant le seuil de la basilique, en expiation des fautes de son père envers les églises. Son fils Charlemagne, puis saint Louis, honoreront sa sépulture au milieu des rois.
Le bilan de ces dix-sept années est immense. Pépin laissait un royaume agrandi, pacifié, allié de la papauté, doté d’une Église réformée et d’une monnaie saine — et surtout d’une couronne transfigurée. Avant lui, un roi franc était le premier des guerriers ; après lui, le roi est l’oint du Seigneur, image terrestre de la royauté du Christ, tenu par son onction à la justice et à la protection de l'Église. Tous les sacres de Reims, de Louis le Pieux en 816 à Charles X en 1825, dérouleront la liturgie dont Soissons et Saint-Denis furent le premier acte. Charlemagne bâtira l’empire, mais sur des fondations qu’il n’eut pas à poser : elles étaient l'œuvre du petit roi au grand dessein.
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