Presque tout ce que la France a cru de son sacre vient de lui. L’ordo qu’on suivit à Reims pendant neuf siècles, l’onction qui fait le roi plus qu’un roi, la colombe apportant le chrême au baptême de Clovis : c’est Hincmar qui l’a écrit, au IXᵉ siècle, pour un royaume qui se cherchait une légitimité.
Un moine de Saint-Denis
Hincmar naît vers 806 dans une famille noble de Francie occidentale. Il est élevé à Saint-Denis sous l’abbé Hilduin, qu’il suit dans sa disgrâce puis dans son exil, avant d’entrer au service de Louis le Pieux.
En 845, Charles le Chauve le fait élire archevêque de Reims. Le siège est vacant depuis dix ans et en désordre. Hincmar y restera trente-sept ans, jusqu'à sa mort, et en fera la première Église du royaume.
Il n’a rien du prélat de cour. C’est un juriste, un compilateur, un homme de dossiers, âpre en discussion et sûr de son droit. Il écrit énormément — traités, lettres, capitulaires, annales — et l’on ne peut faire l’histoire du IXᵉ siècle sans lui, puisque c’est en grande partie lui qui l’a rédigée.
L’invention du sacre
Son œuvre capitale, pour la France, tient en quelques pages.
Les rois francs étaient élevés sur le pavois, acclamés, couronnés. Pépin le Bref avait été oint en 751, puis de nouveau par le pape en 754 ; mais il n’existait pas de rituel fixe. Hincmar écrit les premiers ordines du sacre occidental que nous possédions — pour le mariage et le couronnement de Judith en 856, pour l’avènement de Charles le Chauve en Lotharingie à Metz en 869, pour Louis le Bègue en 877.
Ce qu’il y fixe durera. L’onction avec le saint chrême, les serments prononcés avant la couronne, la remise des insignes un à un, la place de l’archevêque de Reims. Le rituel employé à Reims jusqu’au sacre de Charles X, en 1825, descend en droite ligne de ces textes.
Et il ne s’agit pas de cérémonial. En faisant du roi un oint, Hincmar le tire hors du commun des laïcs sans en faire un prêtre, et il assied du même coup l'Église comme celle qui donne — donc qui pourrait retenir. Les évêques francs déposeront Louis le Pieux, puis d’autres après lui, au nom de cette logique.
La colombe de Reims
C’est encore lui qui, vers 878, écrit la Vie de saint Remi. On y lit, pour la première fois dans toute la littérature, que le jour du baptême de Clovis le clerc portant le chrême fut empêché par la foule, et qu’une colombe descendit du ciel avec une ampoule d’huile.
Aucune source antérieure ne connaît cet épisode — ni Grégoire de Tours, qui raconte pourtant le baptême en détail trois siècles plus tôt. La sainte ampoule apparaît sous la plume de Hincmar, quatre cents ans après les faits, dans une œuvre écrite pour établir la prééminence de son siège.
Il faut le dire nettement, et cela n'ôte rien à la suite. Cette page a fondé la conviction que le roi de France recevait son onction du Ciel même, que Reims était le lieu obligé du sacre, et que la France était née chrétienne d’un miracle. Neuf siècles de monarchie ont vécu là-dessus, jusqu'à ce qu’un conventionnel brise l’ampoule sur une place de Reims en 1793.
Tenir tête
Hincmar n’a cédé à personne.
Au roi d’abord. Il combat le divorce de Lothaire II, qui voulait répudier Theutberga pour épouser sa concubine, et écrit à cette occasion le De divortio, immense dossier canonique où il soutient qu’un roi n’a pas plus de droit sur le mariage qu’un autre baptisé. Lothaire perdit.
Au pape ensuite. Contre Nicolas Ier, qui entendait juger en appel les affaires des Églises locales, il défend les droits des métropolitains avec une âpreté qui frisa la rupture.
À son propre neveu enfin, Hincmar de Laon, évêque comme lui, qu’il fit déposer au terme d’une querelle de dix ans.
Il écrit encore le De ordine palatii, description du gouvernement carolingien, et continue de 861 à 882 les Annales de Saint-Bertin, où l’on voit un homme d'Église raconter le démembrement de l’Empire à mesure qu’il se produit.
Gottschalk
Une affaire montre l’autre face du personnage, et il faut la dire.
Gottschalk d’Orbais, moine saxon, enseignait une double prédestination : Dieu aurait de toute éternité destiné les uns au salut et les autres à la damnation. La thèse est rude ; elle s’appuyait sur saint Augustin, et elle divisa l'Église franque.
Hincmar la combattit avec les moyens du temps. Le concile de Quierzy, en 849, fit fouetter Gottschalk jusqu'à ce qu’il jetât lui-même ses écrits au feu, le dégrada et l’enferma au monastère de Hautvillers. Il y resta vingt ans, sans se rétracter, et mourut sans sacrements en 868 parce que l’archevêque refusa qu’on les lui donnât.
Hincmar avait pour lui la majorité des évêques et probablement la meilleure théologie. Il n’en a pas moins brisé un homme qui n’avait que des idées, et l’on ne peut pas raconter le fondateur du sacre français sans raconter cela aussi.
Le même homme, au même moment, défendait Theutberga contre un roi qui voulait la répudier, et soutenait que le mariage d’une reine ne se défait pas plus que celui d’une paysanne. Il n’y avait à ses yeux nulle contradiction : il défendait dans les deux cas l’ordre canonique, dont il se croyait le gardien. C’est ce qui le rend représentatif de son siècle plutôt que sympathique.
Épernay
En 882, les Normands remontent la Marne et brûlent Reims. Hincmar, âgé de soixante-seize ans et infirme, se fait porter hors de la ville en emmenant ce qu’il a de plus précieux : les reliques de saint Remi.
Il meurt à Épernay le 21 décembre de la même année. Il avait passé trente-sept ans à bâtir une doctrine du pouvoir chrétien, et il s'éteignit en fuyant des païens qui incendiaient sa cathédrale.
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