Il est vrai qu’on prenait peu de bains à Versailles, et faux qu’on n’y ait pas eu de propreté. La médecine du temps tenait l’eau chaude pour un poison qui ouvrait les pores aux miasmes ; on lui substitua le linge blanc, changé plusieurs fois par jour, tenu pour l’agent véritable du nettoyage.
Ce qu’on raconte
Versailles aurait été un palais nauséabond, où des courtisans crasseux noyaient leur odeur sous le parfum, et où l’on se soulageait dans les couloirs.
Ce que disent les sources
La rareté du bain est un fait, et son explication est médicale, non morale.
Après les grandes épidémies des XIVe et XVIe siècles, les médecins conclurent que l’eau chaude dilatait les pores et livrait le corps aux miasmes qui portaient la peste. Les étuves publiques, nombreuses au Moyen Âge, furent fermées. La faculté de médecine tint cette doctrine jusqu’au XVIIIe siècle.
À la place s’imposa la toilette sèche : on se frottait le corps de linges secs et parfumés, on se lavait le visage et les mains — celles-ci plusieurs fois par jour —, et surtout on changeait de linge. La chemise blanche était réputée absorber les impuretés du corps ; en changer deux ou trois fois par jour valait bain. Un homme de qualité possédait des dizaines de chemises, et l’abondance du linge était un signe de propreté autant que de fortune.
Louis XIV, que la légende dit sale, se faisait frictionner chaque matin, changeait de chemise trois fois par jour, et fit installer à Versailles un appartement des bains avec une cuve de marbre octogonale de plus de trois mètres, alimentée en eau chaude et froide. Il existait par ailleurs près de cent chaises percées au château.
D’où vient la légende
De la mémorialiste duchesse d’Orléans, la Princesse Palatine, dont les lettres se plaignent des odeurs de la cour et des recoins malpropres — témoignage réel mais isolé, et abondamment cité depuis. Et du XIXe siècle hygiéniste, qui découvrait les bienfaits de l’eau et jugeait le passé à cette aune.
Ce qu’il faut en retenir
Versailles sentait mauvais, comme sentait mauvais tout lieu où trois mille personnes vivaient sans tout-à-l'égout. Mais on n’y méprisait pas la propreté : on ne la concevait pas de la même façon.
Il faut se garder de juger une époque avec les évidences de la nôtre. La nôtre en a, dont on rira aussi.