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Lieu royal · Versailles, Île-de-France

Le château de Versailles

Le palais du Grand Siècle

Région : Versailles, Île-de-France

D’un pavillon de chasse perdu dans les marais, Louis XIV fit la capitale de la monarchie et le théâtre du plus grand siècle de la civilisation française. Versailles ne fut pas seulement un palais — ce fut une idée de la France, mise en pierre, en miroirs et en jardins.

Vue cavalière du château de Versailles et de ses jardins, par Pierre-Denis Martin
Pierre-Denis Martin, Vue du château de Versailles, 1722.

La petite maison de cartes

À l’origine, il n’y a qu’un bois giboyeux, des étangs et un village. Louis XIII, chasseur infatigable, y fit bâtir en 1623 un modeste rendez-vous de chasse, reconstruit en brique, pierre et ardoise entre 1631 et 1634 — ce « petit château de cartes », dira dédaigneusement Saint-Simon, dont les façades subsistent au cœur de la cour de Marbre. Le vieux roi aimait ce lieu austère où il fuyait le tumulte du Louvre ; il ne pouvait deviner que son fils y fixerait le destin de la monarchie.

Car c’est Louis XIV qui choisit Versailles, et ce choix fut un acte de gouvernement. La Fronde lui avait appris à se méfier de Paris ; la fête insolente de Vaux-le-Vicomte, en 1661, lui avait révélé à la fois le génie d’une équipe — Le Vau l’architecte, Le Nôtre le jardinier, Le Brun le peintre — et le danger de laisser un sujet éclipser son roi. Il prit les trois artistes à son service et leur confia le domaine paternel. Les Plaisirs de l'Île enchantée, en 1664, inaugurèrent dans les jardins naissants le règne de la fête royale ; puis l'« enveloppe » de pierre blonde de Le Vau vint entourer le petit château, respecté par piété filiale au centre du colosse.

Le palais-État

À partir de 1678, Jules Hardouin-Mansart donna au palais sa mesure définitive. Sur la terrasse de Le Vau s'éleva la galerie des Glaces : soixante-treize mètres de long, dix-sept fenêtres ouvrant sur les jardins, auxquelles répondent dix-sept arcades garnies de trois cent cinquante-sept miroirs — un luxe inouï en un temps où la glace valait plus que l’or, et un défi victorieux à la manufacture de Venise. Au plafond, Le Brun peignit l’histoire du règne ; sous les lustres défilèrent trois siècles d’ambassades, du doge de Gênes aux envoyés du roi de Siam. Les ailes du Midi et du Nord, l’Orangerie, les Écuries, le Grand Canal achevèrent de faire de Versailles une ville-palais où, le 6 mai 1682, le roi installa officiellement la cour et le gouvernement de la France.

Versailles devint alors ce que nulle monarchie n’avait encore osé : l'État rendu visible. Plusieurs milliers de courtisans, d’officiers et de serviteurs y gravitaient autour d’un seul homme. La noblesse, naguère frondeuse, se disputait l’honneur de tenir le bougeoir du souverain ; les provinces, les ambassades, l’Europe entière avaient les yeux fixés sur ce rocher de lumière. « Toutes les gloires de la France » — la devise que Louis-Philippe donnera plus tard à son musée — y étaient déjà rassemblées en germe.

Dieu et l'étiquette

On se tromperait pourtant à ne voir dans Versailles qu’un décor d’orgueil. La journée du roi y était réglée comme une liturgie : lever, messe, conseil, dîner au grand couvert, coucher — chaque heure, chaque geste assigné, chaque grâce distribuée selon un ordre que Louis XIV avait voulu comme une discipline de la grandeur. L'étiquette, dont on a tant souri, était une politique : elle occupait la noblesse, hiérarchisait la cour et faisait de la personne royale le centre d’un ordre sacré.

Et ce palais du Soleil culmine, significativement, dans une église. La chapelle royale, dédiée à saint Louis, ancêtre et patron de la dynastie, fut le dernier chantier du grand règne : commencée par Hardouin-Mansart, achevée en 1710 par Robert de Cotte, elle dresse ses colonnades blanches et ses hautes verrières comme une Sainte-Chapelle classique. Chaque matin, le roi y entendait la messe depuis la tribune, à la place que Dieu seul dominait. C’est là que le futur Louis XVI épousa Marie-Antoinette en 1770 ; là que battait, sous l’or des voûtes peintes, le cœur chrétien de la monarchie.

Le crépuscule du 6 octobre 1789

Versailles vécut sous trois rois. Louis XV y poursuivit l'œuvre avec l’Opéra royal de Gabriel, merveille de bois doré inaugurée pour le mariage du dauphin ; Louis XVI y donna à la reine le Petit Trianon et son hameau, refuges d’une simplicité rêvée. C’est de Versailles que partit l’aide décisive à l’indépendance américaine ; c’est là aussi que s’ouvrirent, le 5 mai 1789, les états généraux qui allaient tout emporter.

Le 6 octobre 1789, au terme d’une nuit d'émeute où les gardes du corps se firent tuer aux portes des appartements, la famille royale dut suivre la foule parisienne. Sur le balcon de la cour de Marbre, Marie-Antoinette, saluant seule une multitude armée, arracha un instant l’admiration de ses ennemis. Puis le cortège s'ébranla vers Paris, et Versailles se tut. Le palais ne fut plus jamais habité par ses rois — mais il demeura leur témoin. Sauvé de la vente par miracle, transformé en musée par Louis-Philippe en 1837, il vit l’Empire allemand se proclamer dans la galerie des Glaces en 1871, et la même galerie accueillir en 1919 le traité qui effaçait cette offense. Aujourd’hui encore, dans le miroitement du soir sur le Grand Canal, Versailles dit au monde ce que fut la France quand elle se savait une œuvre de Dieu et de ses rois.