Le calcul était audacieux et il a réussi : plutôt que de continuer à les combattre, le roi de France donna aux Normands une terre pour qu’ils la défendent contre leurs propres compatriotes. Il en sortit le duché le mieux administré d’Occident — et, cent cinquante ans plus tard, un duc de Normandie devenu roi d’Angleterre.
Ce qui précède
Depuis 841, les flottes scandinaves remontent la Seine chaque été. Elles ont brûlé Rouen, assiégé Paris, rançonné les abbayes. Les rois carolingiens ont tout essayé : la bataille, le tribut, la fortification des ponts. Rien n’a tenu.
Le chef Rollon — Hrólfr, un Norvégien selon les sources scandinaves — s’est installé durablement dans la basse Seine et échoue devant Chartres en 911. C’est cet échec qui rend la négociation possible.
Ce que le traité décide
L’acte lui-même est perdu ; nous le connaissons par le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin, qui écrit un siècle plus tard et embellit. Ses clauses essentielles sont pourtant certaines, parce que la suite les confirme.
Charles le Simple cède à Rollon les pays de la basse Seine — Rouen, Lisieux, Évreux — en fief, à charge pour lui de trois obligations : recevoir le baptême, prêter hommage au roi, et défendre le royaume contre les autres Normands.
Rollon fut baptisé sous le nom de Robert et tint parole sur les trois points.
Ce qui en découle
Le pari était que des pillards installés deviendraient des propriétaires soucieux de leur bien. Il fut gagné au-delà de toute espérance. En deux générations, les Normands parlent roman, épousent des Franques, bâtissent des églises, et administrent leur duché mieux qu’aucun prince de France.
Trop bien, même. En 1066, Guillaume le Conquérant passe la Manche et devient roi d’Angleterre : le duc de Normandie se trouve alors plus puissant que son suzerain de Paris. Cette anomalie empoisonnera trois siècles de relations franco-anglaises, jusqu'à ce que Philippe Auguste reprenne la Normandie en 1204.
Ce qu’il faut en retenir
Saint-Clair-sur-Epte est le modèle de ce que la monarchie française a su faire de mieux : intégrer plutôt qu’exterminer, et transformer un ennemi en vassal.
C’est aussi l’exemple du prix de cette méthode. Le vassal devint si fort qu’il fallut trois siècles pour le ramener dans le rang.