Aucune province n’a été plus jalouse de ses libertés, et aucune ne les a mieux défendues par écrit. Née d’un traité conclu avec des pirates scandinaves en 911, la Normandie fut trois siècles durant un État presque souverain, puis la plus riche des provinces du roi — celle qui payait le plus et discutait le plus.
Il y a dans l’histoire de France peu de dates aussi nettes que celle de 911. Cette année-là, à Saint-Clair-sur-Epte, le roi Charles le Simple abandonna au chef normand Rollon les terres du bas cours de la Seine, à charge pour lui de les défendre contre ses propres compatriotes et de recevoir le baptême. Le calcul était bon : les pillards devinrent gardiens, et la Normandie fut, pendant deux siècles, la principauté la mieux administrée d’Occident.
Un duché plus fort que le royaume
Les ducs normands firent ce que les rois de France ne parvenaient pas à faire : tenir leurs vassaux. Ils levèrent l’impôt, frappèrent monnaie, contrôlèrent les évêques, tinrent des comptes écrits. Quand Guillaume le Bâtard passa la Manche en 1066 et devint roi d’Angleterre, le duc de Normandie se trouva plus puissant que son suzerain de Paris — situation qui allait empoisonner trois siècles de relations franco-anglaises.
L’anomalie dura jusqu'à Philippe Auguste. En 1202, la cour des pairs jugea Jean sans Terre défaillant à ses devoirs de vassal et prononça la confiscation de ses fiefs. Restait à l’exécuter : ce fut l’affaire de deux campagnes. Château-Gaillard, la forteresse que Richard Cœur de Lion croyait imprenable, tomba en mars 1204 après six mois de siège ; Rouen se rendit en juin. La Normandie était française, et le royaume venait de doubler ses ressources.
La charte aux Normands
La province ne se donna pas sans conditions. En 1315, profitant de la crise qui suivit la mort de Philippe le Bel, les Normands arrachèrent à Louis X la charte aux Normands : garantie de la coutume, des franchises, de l’appel à l'Échiquier, et surtout promesse qu’aucun impôt nouveau ne serait levé sans le consentement du pays.
Ce texte fut confirmé par presque tous les rois jusqu'à Louis XI. Il fit de la Normandie la province la plus procédurière du royaume — et l’on ne saurait dire que ce fut un mal : la Normandie a plaidé plus qu’aucune autre, et c’est chez elle que le droit privé français a pris ses formes les plus fermes.
La plus riche et la plus taxée
Sous l’Ancien Régime, la Normandie fournissait à elle seule près du quart des recettes du royaume. Rouen était le deuxième port de France, Caen une ville de drap et d’université, Le Havre la création de François Ier en 1517. La province avait trois généralités — Rouen, Caen, Alençon —, un parlement issu de l'Échiquier en 1499, et des états provinciaux que Mazarin cessa de convoquer après 1655 : la Normandie passa alors de pays d'états à pays d'élection, c’est-à-dire d’une province qui négociait son impôt à une province qui le subissait.
De là les révoltes. Celle des Nu-pieds, en 1639, souleva le Cotentin contre l’extension de la gabelle ; le chancelier Séguier vint en personne la réduire, supprima le parlement de Rouen pour un temps et fit pendre les meneurs. La province garda longtemps le souvenir de cette répression.
Ce qu’elle est aujourd’hui
La Normandie recouvre exactement les cinq départements créés en 1790 sur son territoire : la Seine-Maritime, l'Eure, le Calvados, la Manche et l'Orne. C’est l’un des rares cas où le découpage révolutionnaire a respecté les limites de l’ancienne province, et la région administrative née en 2016 de la fusion des deux Normandies en reprend les contours à peu de chose près.
La distinction entre Haute et Basse-Normandie, que l’administration a longtemps consacrée, n’est pas une invention moderne : elle existait déjà sous l’Ancien Régime, la Haute regardant vers Rouen et la Seine, la Basse vers Caen et la mer. Elles ont été réunies en 2016, après cinquante ans de séparation.