Sacré à quatorze ans du vivant de son père, maître du royaume à quinze face à des vassaux plus puissants que lui, Philippe II laisse à sa mort un domaine royal quadruplé, une capitale fortifiée et la première grande victoire nationale de notre histoire. Avec lui, le roi des Francs devient roi de France.
« Il fut appelé Auguste, à la manière des césars, parce qu’il augmenta grandement la chose publique »
L’enfant Dieudonné
Louis VII attendit vingt-huit ans un héritier. De ses deux premiers mariages, il n’avait eu que des filles, et le royaume tremblait de voir la couronne capétienne, transmise de père en fils depuis Hugues Capet, tomber en déshérence. Aussi la naissance d’un fils, le 21 août 1165 à Paris, de sa troisième femme Adèle de Champagne, fut-elle saluée par des transports que les chroniqueurs ont peine à rendre : toutes les cloches de la ville sonnèrent la nuit entière, et le peuple donna d’emblée à l’enfant son vrai nom, Dieudonné — celui que Dieu a donné.
Le vieux roi déclinant fit sacrer son fils, âgé de quatorze ans, à Reims le 1er novembre 1179, selon l’usage capétien de l’association au trône ; il mourut moins d’un an plus tard, le 18 septembre 1180, laissant à un adolescent de quinze ans, désormais seul roi, un royaume dont le domaine propre, malgré les patients agrandissements de ses aïeux, demeurait modeste au regard des grands fiefs. Le jeune roi montra tout de suite de quel bois il était fait. Marié dès avril 1180 à Isabelle de Hainaut, qui lui apportait l’Artois en dot, il se dégagea l’un après l’autre de la tutelle de ses oncles de Champagne, contint le comte de Flandre, et fit rendre gorge aux coalitions que son avènement avait fait naître. À vingt ans, ce prince sans prestance guerrière, prudent, secret, calculateur, était déjà le premier politique de son temps.
Le duel avec les Plantagenêts
La grande affaire du règne était écrite d’avance : en face du Capétien se dressait la maison d’Anjou, dont le chef, Henri II, roi d’Angleterre, tenait de la Normandie aux Pyrénées un empire dix fois plus vaste que le domaine royal. Philippe usa contre lui de l’arme que la féodalité même lui fournissait : suzerain de toutes ces terres françaises, il s’institua le protecteur des fils révoltés contre leur père, et Henri II mourut en 1189, vaincu et le cœur brisé. Avec son successeur Richard Cœur de Lion, Philippe partit pour la troisième croisade : les deux rois quittèrent Vézelay ensemble en juillet 1190, prirent ensemble Saint-Jean-d’Acre en juillet 1191 ; puis Philippe, malade et surtout pressé de rentrer, laissa Richard à sa gloire orientale et revint veiller à ses affaires — trait peu chevaleresque, mais d’une politique lucide.
La guerre reprit, rude : Richard, le meilleur capitaine de son temps, infligea au roi de sérieux revers — à Fréteval, en 1194, Philippe perdit jusqu'à ses archives et son sceau, mésaventure dont naquit le Trésor des chartes, désormais gardé à Paris — et verrouilla la Seine par la formidable forteresse de Château-Gaillard. Mais Richard mourut en 1199 d’un carreau d’arbalète, et tout changea avec Jean sans Terre. En 1202, ce prince ayant enlevé la fiancée d’un de ses vassaux poitevins, Philippe le cita devant sa cour comme n’importe quel feudataire félon ; Jean ne comparut pas, et la cour des pairs prononça la commise, c’est-à-dire la confiscation, de tous ses fiefs français. Restait à exécuter la sentence. Château-Gaillard, investi durant l’hiver, tomba le 6 mars 1204 ; Rouen capitula le 24 juin. En deux campagnes, la Normandie, terre normande depuis trois siècles, redevenait française, bientôt suivie de l’Anjou, du Maine, de la Touraine et d’une part du Poitou. Aucun roi depuis Charlemagne n’avait accru la couronne d’un pareil héritage.
Bouvines — le dimanche où la France gagna
L’Europe ne pouvait laisser passer sans réagir une telle fortune. En 1214, une coalition formidable se noue contre le Capétien : l’empereur Otton IV, le comte Ferrand de Flandre, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, tous soudoyés par l’or de Jean sans Terre, qui attaque lui-même par le Poitou. Le plan est simple : prendre la France en tenaille et démembrer l'œuvre de trente ans. Au sud, le prince Louis disperse l’armée anglaise devant La Roche-aux-Moines le 2 juillet. Au nord, le dimanche 27 juillet 1214, près du pont de Bouvines, entre Lille et Tournai, le roi accepte la bataille que la chrétienté retiendra comme la première journée nationale de notre histoire.
L’affaire fut chaude : désarçonné par les piquiers ennemis, Philippe ne dut la vie qu'à son haubert et au dévouement de ses chevaliers. Mais au soir, l’empereur fuyait, abandonnant l’aigle impériale renversée ; Ferrand et Renaud étaient prisonniers ; la coalition n’existait plus. Le chroniqueur Guillaume le Breton, chapelain du roi et témoin de la journée, a décrit le retour triomphal :
Les cloches sonnaient dans toutes les églises ; les chemins étaient jonchés de fleurs et de rameaux ; les paysans, quittant leurs faux et leurs râteaux, accouraient voir passer, chargé de chaînes, ce Ferrand qu’ils avaient tant redouté.
De Bouvines datent bien des choses : la prééminence capétienne en Europe, l’effacement d’Otton devant le jeune Frédéric II, l’humiliation de Jean sans Terre à qui ses barons arracheront l’année suivante la Grande Charte — et, plus profond que tout, ce frémissement d’unité qui saisit alors villes et campagnes : pour la première fois, la victoire du roi fut sentie comme la victoire de tous. Une patrie venait de se reconnaître autour de son souverain.
Paris capitale — la pierre, le pavé et l’esprit
Nul roi n’a fait davantage pour Paris. Rigord conte qu’un jour de 1186, le roi, debout à la fenêtre de son palais, fut pris de dégoût par la boue fétide que remuaient les charrois : il ordonna sur l’heure de paver les grandes rues de la ville. Le trait est resté célèbre parce qu’il peint le règne entier : un désordre constaté, une décision, une œuvre durable. Avant de partir pour la croisade, Philippe fit entreprendre l’enceinte de la rive droite, que compléta ensuite celle de la rive gauche : Paris, pour des siècles, tint dans ces murailles. À l’angle occidental, face à la Normandie encore anglaise, il éleva la grosse tour du Louvre, qui devint le symbole même de la puissance royale : c’est au Louvre que seront désormais « rendus » les grands fiefs. Il couvrit les Halles, protégea les marchands, favorisa cette communauté de maîtres et d'écoliers de la montagne Sainte-Geneviève à laquelle ses privilèges de 1200 donnèrent son premier statut : l’Université de Paris, bientôt la première du monde, est fille de sa politique.
Le gouvernement du Conquérant
Agrandir le domaine n’eût rien été sans l’art de le tenir. Partant pour la croisade en 1190, Philippe avait réglé par une ordonnance fameuse le gouvernement du royaume en son absence : on y voit apparaître les baillis, agents révocables envoyés du palais pour surveiller les prévôts, entendre les plaintes et rendre les comptes trois fois l’an à Paris. L’institution survécut au voyage : elle devint l’armature de la France administrative pour six siècles. Autour du roi, point de grands barons : des hommes sûrs et de petite naissance, tel frère Guérin, chevalier de l’Hôpital, le vrai ministre du règne, ou le chambrier Barthélemy de Roye. Les revenus de la couronne, grossis des conquêtes, firent du Capétien le prince le plus riche d’Occident.
Un signe, plus que tout autre, dit le changement des temps : dans les actes de la chancellerie apparaît, à partir des années 1190, le titre de rex Francie — roi de France — qui supplante peu à peu le vieux rex Francorum, roi des Francs. Le royaume n’est plus un peuple que l’on commande, mais une terre que l’on possède et que l’on transmet. L’ombre du règne fut d’ordre conjugal : ayant répudié au lendemain des noces la reine Ingeburge de Danemark, puis épousé Agnès de Méran, Philippe s’attira l’interdit que le grand pape Innocent III jeta sur le royaume en 1200. Il fallut attendre 1213 — treize ans après l’interdit, vingt après la répudiation — pour que le roi reprît pleinement Ingeburge ; l'Église, dans ce long bras de fer, avait montré qu’elle ne pliait pas devant le plus puissant des rois — et le roi, en cédant enfin, montra qu’un souverain chrétien ne gouverne pas contre elle.
L’héritage d’Auguste
Philippe mourut le 14 juillet 1223 à Mantes, en chemin vers Paris, et fut porté à Saint-Denis avec une pompe inconnue jusque-là. Fait sans précédent depuis Hugues Capet : il n’avait pas jugé nécessaire de faire sacrer son fils de son vivant. L’hérédité capétienne était devenue si évidente que Louis VIII reçut la couronne comme on reçoit un patrimoine — hommage involontaire et magnifique du fondateur de la grandeur capétienne à la solidité de sa maison.
Le bilan tient en peu de chiffres et en beaucoup de siècles : un domaine royal quadruplé, des institutions qui dureront jusqu'à la fin de l’Ancien Régime, une capitale murée, pavée et savante, une victoire fondatrice. Le moine Rigord, cherchant un surnom à son roi, l’avait appelé Auguste « à la manière des césars, parce qu’il augmenta la chose publique ». La postérité a ratifié le mot. Entre le Capétien besogneux de 987 et le Roi Très Chrétien qui dominera l’Europe, Philippe Auguste est le maître d'œuvre : Saint Louis, son petit-fils, régnera sur le royaume qu’il a bâti.
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