En octobre 732, l’armée d’Abd al-Rahman remonte vers le sanctuaire de Saint-Martin de Tours, le plus vénéré des Gaules. Entre Tours et Poitiers, Charles Martel lui barre la route, et l’infanterie franque tient bon, immobile comme un mur. L’expansion omeyyade vient de toucher, en Occident, son point extrême.
Le contexte
En 711, les armées omeyyades franchissent le détroit de Gibraltar ; en sept ans, l’Espagne wisigothique s’effondre. Dès 719, Narbonne est prise et devient la base des expéditions vers le nord. En 721, l'émir al-Samh met le siège devant Toulouse : le duc Eudes d’Aquitaine l’y écrase et le tue — première grande victoire chrétienne sur les conquérants, que la mémoire nationale a trop oubliée. Mais les raids reprennent : en 725, une chevauchée pousse jusqu'à Autun. Eudes tente alors la diplomatie et donne sa fille au chef berbère Munuza, maître de la Cerdagne, révolté contre Cordoue.
Le calcul se retourne en 732. Le nouveau gouverneur d’al-Andalus, Abd al-Rahman al-Ghafiqi, chef pieux et énergique, écrase Munuza, puis franchit les Pyrénées occidentales avec une armée considérable. Sur les bords de la Garonne, sous les murs de Bordeaux, il balaie l’ost aquitain ; la ville est saccagée, les églises brûlent. L’armée victorieuse remonte vers le nord, pillant à mesure : son aimant est le sanctuaire de Saint-Martin de Tours, le plus riche et le plus vénéré des Gaules.
Vaincu, Eudes n’a plus qu’un recours : son rival de toujours. Charles, fils de Pépin de Herstal, maire du palais d’Austrasie et de Neustrie, est le maître réel du royaume franc sous le fantôme mérovingien du roi Thierry IV. Le prix de son aide est politique — Eudes devra reconnaître la suzeraineté franque sur l’Aquitaine — mais l’enjeu dépasse les rivalités : c’est la Gaule chrétienne qu’il s’agit de couvrir. Charles rassemble son ost et marche vers la Loire.
Les forces
L’armée franque a pour noyau les guerriers d’Austrasie, endurcis par quinze années de campagnes contre Saxons, Frisons et Bavarois : une infanterie lourde, disciplinée, servie par une aristocratie de fidèles que Charles a attachés à sa personne — au besoin en engageant des biens d'Église, ce que les évêques lui reprochèrent longtemps. S’y joignent les débris de l’ost aquitain d’Eudes, qui brûle de venger Bordeaux.
En face, l’armée d’Abd al-Rahman est avant tout une cavalerie : Arabes et Berbères montés, rapides, redoutables en rase campagne, armés de la lance et du sabre, mais peu cuirassés — et désormais alourdis d’un immense butin. Les chiffres des chroniqueurs, qui parlent de centaines de milliers d’hommes, relèvent de l'épopée ; les historiens modernes ramènent les deux armées à quelques dizaines de milliers de combattants au plus, sans qu’aucune certitude soit permise.
Le lieu exact demeure discuté : quelque part entre Tours et Poitiers, sur la vieille voie romaine ; la tradition retient le plateau de Moussais, entre Clain et Vienne. Charles, en tacticien consommé, choisit son terrain : une position haute, couverte de bois, où la cavalerie ennemie ne pourra ni tourner ni déborder sa ligne.
Le déroulement
Pendant sept jours, rapporte la chronique mozarabe de 754 — la source la plus proche des faits, écrite en Espagne par un clerc chrétien —, les deux armées s’observent, s'éprouvent en escarmouches, se dérobent. Abd al-Rahman doit attaquer : l’hiver approche, le butin embarrasse ses colonnes. Le samedi 25 octobre 732, selon la date traditionnellement retenue, sa cavalerie se lance à l’assaut de la phalange franque.
Les charges se succèdent et se brisent. Le chroniqueur de 754 a fixé l’image en une phrase célèbre :
Les hommes du Nord demeuraient immobiles comme un mur ; serrés les uns contre les autres, pareils à un glacier, ils passaient les Arabes au fil de l'épée.
Le même texte, notons-le, est le premier à nommer les vainqueurs Europenses — les Européens : l’Europe apparaît dans l’histoire sous les traits des soldats de Charles. Au fil de la journée, le bruit court dans les rangs omeyyades que des cavaliers — les Aquitains d’Eudes, selon toute vraisemblance — menacent le camp et le butin ; des escadrons refluent pour le défendre, le désordre gagne, et Abd al-Rahman, se jetant dans la mêlée pour rallier les siens, y trouve la mort.
La nuit sépare les combattants. Les Francs dorment en ordre de bataille, prêts à reprendre la lutte. À l’aube, les éclaireurs s’avancent vers les tentes ennemies : le camp est vide. Craignant une ruse, l’armée omeyyade avait décampé dans les ténèbres, abandonnant une partie de ses prises. Charles, trop prudent pour se lancer avec des fantassins à la poursuite d’une cavalerie, fait partager le butin et rompt son ost.
La portée
Le bénéfice immédiat revient tout entier au vainqueur, que la postérité surnommera Martel — le marteau —, surnom attesté au IXe siècle. Son prestige devient immense ; à la mort d’Eudes, en 735, il impose sa suzeraineté à l’Aquitaine. La guerre, elle, continue : en 737, Charles reprend Avignon et écrase une armée de secours sur les bords de la Berre, près de Narbonne ; la ville elle-même ne sera reprise que par son fils Pépin, en 759. Poitiers fonde surtout une dynastie : de ce champ de bataille procèdent l'élévation royale de Pépin en 751 et, par lui, l’empire de Charlemagne.
L’historiographie a beaucoup varié. Gibbon imaginait, sans Poitiers, le Coran enseigné dans les écoles d’Oxford ; le XIXe siècle fit de 732 l’une des dates sacrées de la nation. Par réaction, nombre d’historiens contemporains y voient l'échec d’une grande expédition de pillage plutôt que d’une entreprise de conquête, et rappellent justement Toulouse en 721 et la Berre en 737. La mesure commande de tenir les deux bouts : Poitiers ne fut ni le choc final de deux mondes ni une simple escarmouche grossie. La défaite et la mort du gouverneur d’al-Andalus marquèrent bien le point extrême, puis le reflux, de l’expansion omeyyade en Occident ; déchirés bientôt par la révolte berbère de 740 et la chute de leur califat en 750, les émirs de Cordoue ne reprirent plus jamais le chemin de la Loire.
Reste la portée symbolique, qui n’est pas la moindre. Sur ce plateau du Poitou, une chrétienté d’Occident divisée, appauvrie, presque sans État, découvrit qu’elle pouvait tenir — et qu’elle tenait par les Francs. Saint-Martin de Tours ne fut pas pillé ; le futur royaume de France gagna, ce jour-là, son premier titre de bouclier de la chrétienté. Les grandes nations vivent aussi de ces certitudes-là.
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