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printemps 507 · Vouillé, près de Poitiers, dans l’actuelle Vienne

Vouillé

Sous le règne de : Clovis IerAdversaires : Royaume des Francs contre le royaume wisigoth de Toulouse

Au printemps 507, Clovis franchit la Loire et marche contre le royaume arien de Toulouse. Dans la plaine de Vouillé, près de Poitiers, il abat de sa main le roi Alaric II. En un jour, l’Aquitaine bascule dans le royaume des Francs — et le destin du Midi se noue pour toujours à celui de la couronne.

Clovis frappant Alaric II devant une ville fortifiée, enluminure médiévale
Clovis tue Alaric II à la bataille de Vouillé, enluminure médiévale. Bibliothèque nationale de France.

Le contexte

Depuis un demi-siècle, le royaume wisigoth de Toulouse est la première puissance de l’Occident. Alaric II règne de la Loire au détroit de Gibraltar, sur l’Aquitaine, la Novempopulanie, la Septimanie et la plus grande part de l’Espagne. Mais ce colosse porte une fêlure : ses rois sont ariens, quand la masse de leurs sujets gallo-romains demeure catholique. L'épiscopat est surveillé, parfois exilé — Césaire d’Arles et Volusien de Tours en firent l'épreuve — et la fidélité des grandes cités reste incertaine. Alaric le sait, qui tente de conquérir les cœurs : en février 506, il promulgue le Bréviaire qui porte son nom, résumé de droit romain offert à ses sujets ; en septembre, il autorise le concile d’Agde, où les évêques prient publiquement pour le roi goth. Il est trop tard, peut-être.

Car en face, depuis son baptême, Clovis n’est plus un conquérant barbare parmi d’autres : il est le seul roi catholique d’Occident, l’espérance sourde de tous les fidèles du Midi. Les deux rois se sont pourtant rencontrés, vers 502-506, sur une île de la Loire près d’Amboise ; ils ont mangé ensemble, juré l’amitié. Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths d’Italie, beau-père d’Alaric et beau-frère de Clovis, veille en arbitre sur cet équilibre. Mais au printemps 507, Clovis rompt le fil. Grégoire de Tours lui prête ce mot d’ordre, adressé à ses guerriers : « Je supporte avec grand-peine que ces ariens possèdent une partie des Gaules. Marchons avec l’aide de Dieu, et, après les avoir vaincus, soumettons leur pays. » Assuré de l’alliance burgonde, il franchit la Loire.

La campagne s’ouvre sous le signe du sacré. Traversant la Touraine, terre de saint Martin, le roi défend à ses hommes, sous peine de mort, de rien prendre que l’herbe et l’eau — et fait exécuter un soldat qui avait dérobé du fourrage : « Où serait notre espérance de vaincre, si nous offensions le bienheureux Martin ? » Les chroniqueurs ajoutent les signes : une biche montrant à l’armée le gué de la Vienne grossie par les pluies, une lueur jaillie de la basilique Saint-Hilaire de Poitiers pour guider le roi dans la nuit. La guerre de Clovis se veut, déjà, une guerre de Dieu.

Les forces

L’armée franque marche autour de son noyau éprouvé : la truste royale et les guerriers saliens, combattants à pied redoutables au corps à corps, francisque et angon au poing, grossis de contingents ralliés depuis Soissons et Tolbiac. Les effectifs échappent à tout calcul assuré ; l’ordre de grandeur — quelques milliers d’hommes de part et d’autre — paraît raisonnable aux historiens des armées mérovingiennes.

Le dispositif wisigoth est d’une autre nature : autour du roi, la cavalerie nobiliaire gothique, mobile et brave, appuyée de levées où se mêlent Goths et Gallo-Romains. L’Auvergne a envoyé sa fleur : le contingent arverne que conduit Apollinaire, fils du grand Sidoine Apollinaire — preuve que l’aristocratie sénatoriale du Midi n’avait pas toute choisi le Franc. Alaric, lui, aurait voulu temporiser : Théodoric armait pour le secourir, mais la menace byzantine sur les côtes d’Italie retint les Ostrogoths au-delà des monts. Pressé par les siens, qui se flattaient de balayer les Francs, le roi goth accepta la bataille qu’il eût fallu différer.

Le déroulement

Le choc eut lieu, dit Grégoire, « au champ Vogladais, à dix milles de la cité de Poitiers » — Vouillé selon l’identification la plus communément reçue, Voulon selon d’autres érudits ; la dispute des lieux n'ôte rien à la certitude du fait. On se battit d’abord à distance, javelots contre javelots, puis au corps à corps, les Goths pratiquant selon leur coutume la retraite feinte pour disloquer l’adversaire. La ruse échoua : la ligne franque tint, puis broya.

Au plus fort de la mêlée, les deux rois se joignirent. Clovis abattit Alaric de sa propre main — geste homérique que la tradition n’a jamais démenti — et faillit aussitôt payer sa victoire : deux cavaliers goths surgirent et le frappèrent de leurs lances de part et d’autre ; sa cuirasse et la vitesse de son cheval le sauvèrent. La mort du roi disloqua l’armée gothique, qui s’enfuit. Les Auvergnats d’Apollinaire, eux, tombèrent sur place, et Grégoire pleure les premiers des sénateurs morts ce jour-là avec l’honneur de leur race.

L’exploitation fut méthodique. Clovis hiverna à Bordeaux, puis marcha sur Toulouse dont il enleva le trésor royal ; devant Angoulême, rapporte le chroniqueur émerveillé, les murailles s'écroulèrent d’elles-mêmes sous le regard du roi. Le petit Amalaric, fils d’Alaric, fut emporté vers l’Espagne. Seule l’intervention de Théodoric, en 508, arrêta la marée : ses généraux sauvèrent la Provence et la Septimanie, et la monarchie franque dut renoncer, pour cette fois, à toucher la Méditerranée.

La portée

De la Loire aux Pyrénées, l’Aquitaine presque entière devient franque : nulle conquête de Clovis n'égale celle-là. Le vieux royaume de Toulouse, réduit à la Septimanie, bascule vers l’Espagne où se jouera désormais son destin. Et l’Empire consacre le vainqueur : en 508, à Tours, les ambassadeurs de l’empereur Anastase remettent à Clovis les codicilles du consulat ; revêtu de la tunique de pourpre et de la chlamyde, le front ceint du diadème, le roi des Francs distribue l’or au peuple qui l’acclame. Dignité honorifique, disent justement les historiens — mais par elle, la légitimité romaine rejoint la force franque : le Barbare devient prince de la romanité.

Vouillé décide que la Gaule ne sera ni gothique ni arienne, mais franque et catholique. Clovis fixe sa capitale à Paris, réunit en 511 le concile d’Orléans où l'Église des Gaules s’ordonne autour de son roi : l’alliance scellée à Reims devient institution. Surtout, l’unité future du royaume s’est jouée en un matin de printemps : pays d’oc et pays d’oïl, Bordeaux et Soissons, Toulouse et Reims relèveront d’une même couronne. Sans Vouillé, point de France étendue jusqu’aux Pyrénées ; l’Aquitaine, tant de fois disputée — les Plantagenêts s’en souviendront —, entre ce jour-là dans le patrimoine capétien à venir, et n’en sortira plus. Il arrive qu’une seule bataille dessine mille ans de géographie : celle-là est de ce petit nombre.

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