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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

27 juillet 1214 · Bouvines, entre Lille et Tournai, dans l’actuel département du Nord

Bouvines

Sous le règne de : Philippe II AugusteAdversaires : Royaume de France contre coalition impériale, anglaise et flamande

Un dimanche de juillet 1214, sous un soleil accablant, Philippe Auguste affronte près du pont de Bouvines l’empereur Otton IV et ses alliés. En trois heures, la coalition se disloque et la royauté capétienne s’impose comme la première puissance d’Occident. Le soir même, tout le royaume danse — la France vient de se découvrir une âme commune.

Philippe Auguste au centre de la bataille de Bouvines, par Horace Vernet
Horace Vernet, La bataille de Bouvines, 27 juillet 1214, 1827. Château de Versailles.

Le contexte

Depuis dix ans, Jean sans Terre rumine sa revanche. En 1204, Philippe Auguste lui a arraché la Normandie — Château-Gaillard puis Rouen —, l’Anjou, le Maine, la Touraine : l’empire Plantagenêt continental s’est effondré en deux campagnes. L’or anglais tisse alors patiemment une coalition immense : Otton IV de Brunswick, neveu de Jean, empereur excommunié par Innocent III ; Ferrand de Portugal, comte de Flandre par mariage, que la tutelle capétienne exaspère ; Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, vassal félon passé à l’Angleterre ; et derrière eux, comtes et seigneurs de Hollande, de Brabant et de Lorraine, stipendiés par Londres.

Le plan est une tenaille. En février 1214, Jean débarque à La Rochelle et remonte vers l’Anjou pour attirer les forces françaises au sud, tandis que la coalition du Nord marchera sur Paris. La branche méridionale casse la première : le 2 juillet, devant La Roche-aux-Moines, le prince Louis, fils du roi, met Jean en fuite sans combat. Reste le Nord, où se concentre le vrai danger. Philippe, dans sa quarante-neuvième année, convoque l’ost : chevalerie d'Île-de-France, de Champagne, de Bourgogne et de Picardie, milices des communes accourues autour de l’oriflamme de Saint-Denis. L'Église du royaume prie ; le roi, fidèle du pape contre l’empereur maudit, marche comme au jugement de Dieu.

Les forces

Les effectifs, pour une fois, sont à peu près saisissables : environ mille trois cents chevaliers français, autant de sergents à cheval, cinq à six mille hommes de pied — dont les milices communales de Corbeil, Amiens, Beauvais, Compiègne ou Arras, fières de combattre sous la bannière royale. La coalition aligne un peu plus : chevalerie flamande et hennuyère de Ferrand, Saxons et Westphaliens d’Otton, terribles piquiers brabançons soudoyés par Renaud de Dammartin, contingent anglais de Guillaume Longue-Épée, comte de Salisbury et frère bâtard de Jean.

L'âme du dispositif français est un moine-soldat : frère Guérin, chevalier de l’Hôpital, évêque élu de Senlis, véritable chef d'état-major du roi, qui ordonne la ligne et lit le terrain. Au centre de chaque camp, les emblèmes disent l’enjeu : d’un côté le char d’Otton portant l’aigle d’or dressée au-dessus d’un dragon, de l’autre les fleurs de lis et l’oriflamme — l’Empire prétendu universel contre le royaume sacré.

Le déroulement

Le dimanche 27 juillet, jour du Seigneur, on ne devrait pas combattre : Philippe, respectueux de la trêve de Dieu, fait mouvement vers Lille et franchit les marais de la Marcq au pont de Bouvines. Les coalisés, croyant tenir une armée en fuite, forcent la marche et mordent l’arrière-garde française. Guérin accourt prévenir le roi. Philippe réunit son conseil sous un frêne, entend que Dieu lui envoie la bataille un dimanche — soit : elle sera Son jugement. L’armée fait volte-face et se déploie face au soleil déclinant, sur près de deux kilomètres de plaine écrasée de chaleur. Il est environ midi ; le choc durera trois heures.

À l’aile droite, Guérin lance d’abord les sergents à cheval de Soissons pour user la chevalerie flamande, puis les bannières de Champagne et de Bourgogne chargent par vagues ; l’après-midi durant, la noblesse de Flandre s'épuise, et Ferrand, couvert de blessures, est pris. Au centre, la piétaille impériale enfonce un moment les milices : des fantassins armés de crocs désarçonnent le roi lui-même. Un instant, tout vacille — mais le haubert tient, Galon de Montigny agite frénétiquement la bannière royale, les chevaliers de la Maison accourent, et Philippe, remis en selle, se rejette dans la mêlée. Le flot se renverse. Guillaume des Barres saisit l’empereur au col ; le cheval d’Otton, blessé à l'œil, s’emballe et l’emporte hors du champ — l’aigle d’or brisée est apportée aux pieds du Capétien, qui la fera renvoyer à son allié Frédéric II. Sur l’autre aile, Renaud de Dammartin, retranché dans un double cercle de piquiers brabançons d’où il sort et rentre en lion, résiste jusqu’au soir avant d'être enseveli sous le nombre ; Salisbury, assommé d’un coup de masse par Philippe de Dreux, l'évêque-comte de Beauvais — qui, homme d'Église, se piquait de ne point verser le sang —, tombe aux mains des Français. Le roi fait sonner la retraite et borner la poursuite : la journée est pleine.

La portée

Le retour fut un sacre. Des villages aux cités, les cloches sonnèrent, les paysans quittèrent moissons et fenaisons pour acclamer le cortège ; Paris s’illumina sept jours et sept nuits, les étudiants dansant aux carrefours. Ferrand, « ferré » de bonnes chaînes — les quolibets pleuvaient —, fut promené en charrette jusqu’au Louvre, dont il ne sortit qu’en 1227 ; Renaud mourut en prison. Le chapelain Guillaume le Breton, qui avait chanté les psaumes derrière le roi pendant la bataille, en fit l'épopée.

Politiquement, tout suit. La trêve de Chinon, en septembre 1214, laisse à Jean la seule Guyenne ; rentré humilié, il subit la révolte de ses barons : la Grande Charte de 1215 est fille lointaine de Bouvines. Otton s’efface devant Frédéric II, l’allié du Capétien ; l’Empire ne menacera plus la France de deux siècles. La monarchie de Philippe Auguste, trésor plein et domaine quadruplé, s’impose comme la première puissance d’Occident — l'œuvre capétienne, de Louis VIII à saint Louis, se bâtira sur ce socle.

Mais la vraie conquête de Bouvines est d’un autre ordre, et Georges Duby l’a magistralement montrée dans Le Dimanche de Bouvines (1973) : ce jour-là, pour la première fois, la victoire du roi fut sentie comme la victoire de tous. Communes et chevaliers, clercs et vilains avaient combattu ou prié ensemble ; ensemble ils dansèrent. Dieu, un dimanche, avait jugé en faveur du roi très chrétien — et le royaume entier s’en trouva comme sacré. Premier dimanche de la nation, selon la formule que l’on retient du livre de Duby : à Bouvines, la France cessa d'être seulement un domaine pour devenir une communauté de destin rassemblée autour de son roi.

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