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24 juillet 1712 · Denain, sur l’Escaut, Hainaut français (aujourd’hui Nord, Hauts-de-France)

Denain

Sous le règne de : Louis XIVAdversaires : Royaume de France contre les forces impériales et hollandaises du prince Eugène de Savoie

L'été 1712 trouve la France exsangue, ses frontières du Nord entamées, la route de Paris presque ouverte au prince Eugène. En une matinée d’audace et de marches nocturnes, le maréchal de Villars renverse le destin d’une guerre de dix ans. Denain est la victoire du salut public.

Le maréchal de Villars menant l’assaut à Denain, par Jean Alaux
Jean Alaux, La bataille de Denain, 24 juillet 1712, 1839. Château de Versailles.

Peu de batailles ont mérité comme Denain le nom de victoire du salut. Elle ne fut ni la plus vaste ni la plus sanglante des journées du règne de Louis XIV, mais elle vint à l’instant précis où tout pouvait se perdre, et elle suffit à tout sauver.

Le contexte

Depuis 1701, la France soutient presque seule le poids de la guerre de Succession d’Espagne, engagée pour maintenir le duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV, sur le trône de Madrid où l’appelait le testament de Charles II. Les revers se sont accumulés : Höchstädt en 1704, Ramillies et Turin en 1706, Audenarde en 1708, puis la boucherie de Malplaquet en 1709, où Villars, grièvement blessé, avait infligé aux vainqueurs de telles pertes qu’il put écrire au roi que, si Dieu lui faisait la grâce de perdre encore une pareille bataille, Sa Majesté pouvait compter ses ennemis détruits. À ces malheurs des armes s’ajoutent le grand hiver de 1709, la famine et l'épuisement des finances. Le vieux roi, qui porte l'épreuve avec une grandeur d'âme que ses ennemis mêmes admirent, a refusé les conditions déshonorantes que lui offraient les coalisés, dont l’exigence inouïe de chasser son petit-fils d’Espagne par ses propres armes.

En 1712, la fortune commence de tourner par la diplomatie : l’Angleterre des tories, lasse de la guerre, a conclu une suspension d’armes, et les troupes britanniques du duc d’Ormonde se retirent du théâtre. Mais le prince Eugène de Savoie, avec les forces impériales et hollandaises, poursuit son avance méthodique à travers le pré carré de Vauban. Après Bouchain en 1711, il prend Le Quesnoy au début de juillet 1712 et assiège Landrecies, dernière place avant les plaines qui mènent à Paris. C’est alors que Louis XIV, recevant Villars à Marly avant son départ pour l’armée, lui tient ce langage que le maréchal a rapporté dans ses Mémoires : si le malheur voulait que l’armée fût battue, le roi, dans sa soixante-quatorzième année, rassemblerait à Péronne toute la noblesse de son royaume et marcherait lui-même à l’ennemi, pour périr ensemble ou sauver l'État.

Les forces en présence

Les deux armées comptent chacune au-delà de cent mille hommes, mais dispersés sur un vaste échiquier de places et de lignes. L’armée d’Eugène s'étire dangereusement : son siège de Landrecies est nourri par une ligne de communication qui remonte l’Escaut jusqu’au camp retranché de Denain, lui-même relié par une chaussée fortifiée au grand magasin de Marchiennes, où sont accumulés vivres, poudres et munitions de toute la campagne. Cette longue artère, que les coalisés appellent avec orgueil le grand chemin de Paris, est le point faible du dispositif. Denain est gardé par dix-sept bataillons, environ dix mille hommes, sous le comte d’Albemarle.

Villars dispose d’une armée nombreuse mais lasse, faite de vétérans éprouvés et de recrues levées dans un royaume à bout de forces. Il a auprès de lui des lieutenants solides, au premier rang desquels le maréchal de Montesquiou. Son atout maître est ailleurs : dans le secret, la vitesse et la résolution.

Le déroulement

Tout l’art de Denain tient dans la manœuvre qui la précède. Villars fait mine de vouloir secourir Landrecies : démonstrations, feux de camp, mouvements de troupes attirent de ce côté l’attention d’Eugène. Puis, dans la nuit du 23 au 24 juillet, l’armée française exécute une contremarche foudroyante vers le nord ; les pontonniers jettent des ponts sur l’Escaut à la première heure, et au matin du 24, quarante mille Français débouchent devant le camp retranché de Denain, à la stupeur de ses défenseurs.

Vers midi, tout est prêt. Les colonnes d’assaut, que conduit Montesquiou, reçoivent l’ordre d’aborder les retranchements sans tirer, l’arme au bras. Sous le feu des défenseurs, l’infanterie française franchit les fossés, essuie les décharges sans y répondre, et aborde le parapet à la baïonnette. En moins d’une heure, le camp est emporté. Les bataillons d’Albemarle, rompus, refluent vers l’unique pont de l’Escaut, qui s’effondre sous la masse des fuyards ; des milliers d’hommes se noient ou se rendent, Albemarle lui-même est fait prisonnier. Le prince Eugène, accouru au canon, arrive sur l’autre rive pour voir la déroute s’achever : les passages sont détruits ou battus par le feu français, et le premier capitaine de la coalition assiste, impuissant, à la perte de la clef de tout son système. Les pertes françaises sont remarquablement légères au regard de l’enjeu ; c’est une victoire d’intelligence plus encore que de sang.

Voltaire devait fixer la journée dans un vers célèbre, montrant dans Denain l’audacieux Villars disputant le tonnerre à l’aigle des Césars.

La portée

Denain n’est pas une fin, c’est un déclenchement. Privé de sa ligne de ravitaillement, Eugène doit lever le siège de Landrecies. Marchiennes tombe dès le 30 juillet avec ses immenses magasins, puis Villars, reprenant l’offensive avec méthode, recouvre Douai en septembre, Le Quesnoy et Bouchain en octobre. En trois mois, la frontière du Nord, œuvre de toute la vie de Vauban, est reconstituée. La coalition, qui tenait la France à la gorge, comprend qu’elle ne l’abattra pas.

Les négociations, ouvertes à Utrecht, s’en trouvent transformées. La paix signée le 11 avril 1713, complétée à Rastatt en 1714 avec l’Empereur, consacre l’essentiel de ce pour quoi la France s'était battue : Philippe V demeure roi d’Espagne et des Indes, la maison de Bourbon règne à Madrid, et le royaume conserve son territoire et sa frontière fortifiée. Après douze ans d’une guerre contre presque toute l’Europe, l’issue, qui parut si longtemps devoir être un démembrement, est honorable et durable.

La portée morale de la journée n’est pas moindre. Denain est la victoire d’un vieux roi qui n’a jamais désespéré, d’un maréchal fidèle qui a su tout risquer à bon escient, et d’une nation qui, dans le dénuement, a trouvé un dernier sursaut. La monarchie y a montré sa vertu la plus profonde, celle de durer et de tenir quand tout vacille. Le mot que Louis XIV prononça à Marly, périr ensemble ou sauver l'État, dit assez que le roi et le royaume ne faisaient qu’un ; Denain en fut la preuve par les armes.

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