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19 mai 1643 · Rocroi, Ardennes, Champagne (aujourd’hui département des Ardennes)

Rocroi

Sous le règne de : Louis XIV, sous la régence d’Anne d’AutricheAdversaires : Royaume de France contre l’armée des Flandres espagnole de don Francisco de Melo

Louis XIII est mort depuis cinq jours, le nouveau roi a quatre ans, et une armée espagnole assiège Rocroi, porte de la Champagne. Un prince de vingt et un ans décide alors de livrer bataille. Au soir du 19 mai 1643, l’infanterie réputée invincible de l’Espagne a vécu, et la France a trouvé son Grand Condé.

Le duc d’Enghien à cheval au milieu de la bataille de Rocroi, par François-Joseph Heim
François-Joseph Heim, La bataille de Rocroi, 19 mai 1643, 1834.

Il y a des victoires qui arrivent à l’heure exacte où le royaume en a besoin, comme si la Providence veillait sur la continuité de la couronne. Rocroi est de celles-là : gagnée entre la mort d’un roi et l’enfance d’un autre, elle assure à la régence naissante l’autorité que seule donne la gloire.

Le contexte

Depuis 1635, la France de Richelieu est entrée ouvertement dans la guerre de Trente Ans contre la maison d’Autriche, dont les deux branches, viennoise et madrilène, enserrent le royaume. La guerre a mal commencé, l’année de Corbie a vu l’ennemi à quelques journées de Paris, puis l’effort immense du cardinal a redressé la situation. Mais en quelques mois, la France perd ses deux têtes : Richelieu meurt le 4 décembre 1642, Louis XIII le 14 mai 1643. Le roi nouveau, Louis XIV, a quatre ans et demi ; la régente Anne d’Autriche s’appuie sur le cardinal Mazarin. À Madrid comme à Vienne, on juge l’heure venue d’en finir avec une monarchie que l’on croit paralysée.

Don Francisco de Melo, gouverneur des Pays-Bas espagnols, franchit la frontière avec l’armée des Flandres, la plus réputée d’Europe, et met le siège devant Rocroi, petite place forte des Ardennes qui verrouille la route de la Champagne et, au-delà, celle de Paris. Face à lui, l’armée de Picardie a pour chef, depuis quelques semaines, Louis II de Bourbon, duc d’Enghien, premier prince du sang, âgé de vingt et un ans. Louis XIII mourant l’avait lui-même désigné, en lui adjoignant, par prudence, le vieux maréchal de L’Hôpital. La nouvelle de la mort du roi parvient à l’armée, mais Enghien la fait taire pour ne point ébranler les courages, et pousse résolument au secours de la place, franchissant le défilé boisé qui débouche sur le plateau de Rocroi le 18 mai au soir. Dans la nuit, un transfuge l’avertit que six mille hommes de renfort, sous le général Beck, sont en marche pour rejoindre Melo. Contre l’avis des prudents, le prince décide d’attaquer à l’aube.

Les forces en présence

L’armée française compte environ vingt-deux à vingt-trois mille hommes, dont quinze à seize mille fantassins et sept mille cavaliers, avec une douzaine de canons. Ses cadres sont jeunes et ardents, tel Gassion, le meilleur homme de guerre de sa génération, qui seconde Enghien à l’aile droite.

L’armée espagnole aligne près de vingt-sept mille hommes, dix-huit à dix-neuf mille fantassins, huit mille cavaliers, dix-huit pièces d’artillerie. Son cœur est constitué par les vieux tercios espagnols, ces carrés massifs de piquiers et de mousquetaires qui, depuis plus d’un siècle, passent pour invincibles en rase campagne. Le comte de Fontaines, vétéran perclus de goutte que l’on porte en chaise au milieu de ses bataillons, les commande. Autour d’eux, tercios italiens, wallons et allemands, et la cavalerie d’Isembourg et d’Albuquerque aux ailes.

Le déroulement

Le 19 mai, avant le lever du jour, les deux armées sont rangées face à face sur le plateau. Vers quatre heures du matin, Enghien lance son aile droite. La charge, menée avec Gassion à travers un passage que l’ennemi a négligé de garder, culbute la cavalerie d’Albuquerque et la rejette hors du champ de bataille. Mais à l’aile gauche française, tout va au rebours : La Ferté-Senneterre, engagé à contretemps, est blessé et pris, sa cavalerie est enfoncée par Isembourg, l’artillerie française tombe aux mains de l’ennemi, et l’infanterie du centre plie sous le choc des tercios.

C’est alors qu'éclate le génie du prince. Au lieu de poursuivre les fuyards ou de revenir au secours direct de son centre, Enghien lance sa cavalerie victorieuse dans une course audacieuse derrière toute l’armée espagnole : il traverse ses arrières, disperse la réserve, tombe à revers sur la cavalerie d’Isembourg au moment où elle croit la victoire acquise, et la détruit. La bataille est retournée. Abandonnée de sa cavalerie, l’infanterie wallonne, allemande et italienne se débande ou se rend.

Reste le dernier carré, que Bossuet devait immortaliser près d’un demi-siècle plus tard dans l’oraison funèbre du prince :

Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts.

Bossuet, Oraison funèbre de Louis de Bourbon

Trois fois la cavalerie française charge les tercios, trois fois elle est repoussée par ces vétérans qui ouvrent leurs rangs pour démasquer leurs canons et les referment comme une muraille. Enghien fait alors amener l’artillerie, la sienne et celle qui vient d'être reprise, et bat en brèche les bataillons. Décimés, le comte de Fontaines tué dans sa chaise, les Espagnols font signe qu’ils veulent traiter. Comme le prince s’avance pour recevoir leur reddition, des coups de feu partent, ses troupes croient à une trahison et se ruent sur les carrés ; Enghien s’expose lui-même pour arrêter le carnage, sauve ce qui peut l'être et traite les survivants avec un honneur que l’Espagne même lui reconnut. L’armée des Flandres laisse sur le plateau des milliers de morts, des milliers de prisonniers, ses canons et ses drapeaux. Au soir de la victoire, rapporte Bossuet, le prince fléchit le genou sur le champ de bataille et rendit au Dieu des armées la gloire qu’il en avait reçue.

La portée

L’effet de Rocroi est immense et immédiat. À Paris, la régence d’Anne d’Autriche, proclamée la veille au parlement, se trouve d’emblée revêtue du prestige d’une victoire éclatante : nul ne songera plus à profiter de la minorité du roi pour imposer à la France une paix humiliante. Le règne de Louis XIV, qui sera le plus long et le plus glorieux de notre histoire, s’ouvre par un triomphe.

Militairement, la journée marque la fin d’un mythe. Les tercios n'étaient pas invincibles, et c’est une armée française commandée par un prince du sang de vingt et un ans qui l’a démontré. L’Espagne conservera longtemps encore de bonnes troupes, et la guerre durera jusqu'à la paix des Pyrénées en 1659 ; mais la primauté militaire en Europe a changé de mains à Rocroi, et pour un siècle et demi elle appartiendra à la France. Enghien, devenu prince de Condé en 1646, poursuivra sa course de victoires, Fribourg, Nördlingen, Dunkerque, Lens, et l’histoire le nommera le Grand Condé.

Rocroi enseigne enfin ce que la monarchie française a su faire de mieux : remettre, aux heures les plus périlleuses, le salut commun entre les mains d’un chef jeune et hardi, et couvrir l’audace du manteau de la légitimité. Cinq jours après la mort d’un roi, un enfant de quatre ans régnait, et son premier serviteur lui offrait la plus belle victoire du siècle.

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