Le 11 mai 1745, sous les yeux de Louis XV et du Dauphin, le maréchal de Saxe livre aux Anglais la bataille la plus célèbre du siècle. Une colonne réputée irrésistible y est broyée par le dernier grand effort combiné des armes françaises. Fontenoy est le chant du cygne victorieux de la vieille monarchie.
Fontenoy fut, de toutes les journées du XVIIIe siècle, celle que la France aima le mieux raconter. Un roi présent au feu avec son fils, un maréchal mourant porté en chaise d’osier au milieu de ses troupes, une politesse de gentilshommes échangée à portée de mousquet, et la plus solide infanterie du monde contrainte de reculer : tout y compose un tableau où la monarchie française se montre une dernière fois dans sa pleine gloire militaire.
Le contexte
La guerre de Succession d’Autriche embrase l’Europe depuis 1740. La France, entraînée aux côtés de la Prusse et de la Bavière contre Marie-Thérèse, affronte surtout, comme toujours, la puissance anglaise, qui soudoie et cimente la coalition. En 1744, Louis XV a donné le commandement de l’armée de Flandre à Maurice de Saxe, fils naturel du roi de Pologne Auguste II, fait maréchal de France, homme de guerre le plus profond de son temps. Au printemps de 1745, Saxe ouvre la campagne par le siège de Tournai, place majeure de l’Escaut tenue par une garnison hollandaise.
Pour sauver la ville, l’armée dite pragmatique se met en marche : Anglais et Hanovriens sous le jeune duc de Cumberland, fils du roi George II, Hollandais du prince de Waldeck, Autrichiens du vieux maréchal Königsegg. Saxe, qui l’attend, choisit son terrain avec un soin d’architecte : à quelques lieues au sud-est de Tournai, entre l’Escaut et le bois de Barry, il fortifie une position en équerre appuyée aux villages d’Antoing et de Fontenoy, hérissée de redoutes, dont celle dite d’Eu à la lisière du bois. Louis XV, venu de Versailles avec le Dauphin, veut assister à la bataille : il s'établit sur une hauteur en arrière du dispositif, à portée du canon. La présence du roi au feu, aux côtés de son héritier, donne à la journée une solennité que nul n’a oubliée : il faut remonter à Saint Louis, disait-on à l’armée, pour trouver un roi de France vainqueur des Anglais en personne.
Le maréchal, lui, est rongé par l’hydropisie ; incapable de se tenir longtemps à cheval, il se fait porter le long des lignes dans une voiture d’osier, dévoré de soif et de fièvre, mais l’esprit d’une lucidité parfaite.
Les forces en présence
Chaque armée compte environ cinquante mille hommes. Du côté allié, l’infanterie anglaise et hanovrienne forme le fer de lance, troupes superbement instruites, rompues au feu de salve cadencé qui fait leur réputation. Du côté français, l’armée aligne la fleur des régiments du royaume, les Gardes françaises et suisses, la maison du Roi à cheval, la gendarmerie, l’artillerie royale, et la brigade irlandaise, six régiments d’exilés jacobites qui portent contre l’Angleterre la mémoire de Limerick et des lois pénales. Saxe a partout l’avantage de la position, qu’il a voulue telle : des redoutes croisant leurs feux, des villages crénelés, un champ de bataille en entonnoir.
Le déroulement
Au matin du 11 mai, les attaques alliées se brisent d’abord sur les deux ailes : les Hollandais échouent sanglants devant Antoing et Fontenoy, les Anglais ne peuvent enlever la redoute d’Eu. Cumberland prend alors le parti d’une audace énorme : faute de pouvoir déborder la position, il la percera au centre. Quinze à seize mille fantassins anglais et hanovriens, formés en une colonne massive, s’engagent dans la trouée entre Fontenoy et le bois de Barry, sous le feu croisé des redoutes, avec une intrépidité que les témoins français saluèrent unanimement.
C’est à l’approche des premières lignes que se place la scène immortelle. Les officiers des Gardes anglaises et des Gardes françaises se saluent le chapeau à la main, et lord Charles Hay lance un défi auquel le comte d’Anterroches aurait répondu par le mot fameux :
Messieurs les Anglais, tirez les premiers !
La postérité, guidée par Voltaire, a fixé la formule sous cette forme chevaleresque ; les relations des témoins, dont celle de Hay lui-même, suggèrent un échange plus rude, où chacun invitait l’autre à essuyer la première décharge, que la tactique du temps recommandait de laisser à l’adversaire. Le mot est légende, mais légende née d’un fond vrai : on se battit à Fontenoy avec les manières du grand siècle.
La première salve anglaise, terrible, couche par rangs entiers les Gardes françaises. La colonne s’enfonce dans le dispositif, broyant les contre-attaques successives que l’on jette sur elle en ordre dispersé : régiments d’infanterie, gendarmerie, maison du Roi chargent tour à tour et refluent. Autour du roi, certains conseillent la retraite vers l’Escaut ; Louis XV, sur l’avis de Saxe, demeure. C’est le moment où le maréchal, secouant la fièvre, organise l’effort décisif : quatre canons chargés à mitraille sont braqués à bout portant sur la tête de la colonne, tandis que toutes les troupes disponibles, la brigade irlandaise criant sa revanche, les régiments de Normandie et du Roi, la cavalerie de la Maison, chargent simultanément sur les trois faces. Sous ce choc concentrique, vers deux heures de l’après-midi, la colonne se disloque enfin et reflue en bon ordre, laissant le champ couvert de morts. Les pertes sont cruelles des deux parts, plusieurs milliers d’hommes hors de combat dans chaque camp, les plus lourdes chez les alliés.
Parcourant le champ de bataille avec le Dauphin, le roi lui aurait dit, selon les relations du temps, de voir ce qu’il en coûte de gagner une bataille, et que le sang de nos ennemis étant toujours le sang des hommes, la vraie gloire est de l'épargner.
La portée
Fontenoy livre les Pays-Bas à la France. Tournai capitule dans les semaines qui suivent, puis tombent Gand, Bruges, Ostende, Bruxelles enfin en février 1746 ; les victoires de Rocourt et de Lawfeld, la prise de Maastricht achèvent la conquête. Jamais depuis Louis XIV les armes françaises n’avaient paru si hautes. Et pourtant, au traité d’Aix-la-Chapelle en 1748, Louis XV, voulant traiter en roi et non en marchand, restitue toutes ses conquêtes : la France étonnée dira qu’elle a travaillé pour le roi de Prusse, et l’expression bête comme la paix courra les salons.
C’est pourquoi Fontenoy porte dans notre mémoire une lumière douce et mélancolique à la fois. Dernière grande victoire remportée par un roi de France en personne à la tête de son armée, elle montre la monarchie dans sa plénitude : un souverain au feu avec son héritier, un grand capitaine servi jusqu’au sacrifice, des soldats de toutes les provinces et des fidélités de tout l’ancien monde, jusqu’aux exilés d’Irlande, unis sous les lis. La guerre de Sept Ans viendra bientôt assombrir le règne, et le siècle emportera bien davantage. Mais au soir du 11 mai 1745, sur le plateau de Fontenoy, la vieille France victorieuse se tenait debout tout entière, et elle le savait.
À lire également