Il écrivit au plus grand roi d’Europe qu’il avait passé sa vie hors du chemin de la justice, et que ses peuples mouraient de faim. Il forma l’héritier du trône dans l’idée que le pouvoir est un service. Condamné par Rome, il se soumit en chaire, devant son propre peuple, sans une réserve. Louis XIV ne lui pardonna jamais.
Le Périgord et la parole
François de Salignac de La Mothe-Fénelon naît le 6 août 1651 au château de Fénelon, en Périgord, d’une famille noble et sans fortune. Enfant délicat, instruit chez lui, il monte à Paris, entre à Saint-Sulpice et reçoit la prêtrise vers 1675.
Il a d’emblée ce qui manque à tant d’autres : la voix. On se presse pour l’entendre. Il dirige dix ans les Nouvelles Catholiques, maison qui recueille les jeunes filles converties du protestantisme, et publie un Traité de l'éducation des filles qui étonne par sa douceur dans un siècle qui n’en avait guère.
Après la révocation de l'édit de Nantes, on l’envoie en mission en Saintonge, pays huguenot. Il y fait ce que peu firent : il demande que les dragons soient retirés avant lui, refuse de prêcher sous la protection des soldats, et écrit qu’on ne convertit personne par la contrainte. Il obtint peu ; il ne se déshonora pas.
Le précepteur
En août 1689, Louis XIV le nomme précepteur du duc de Bourgogne, son petit-fils, âgé de sept ans et destiné au trône. L’enfant est violent, orgueilleux, sujet à des colères que rien n’arrête.
Fénelon le transforme. Il n’emploie ni le fouet ni les remontrances : il invente des fables, des dialogues des morts, des récits où le prince se reconnaît sans être nommé. Et il écrit pour lui, entre 1694 et 1696, les Aventures de Télémaque.
Le livre paraît en 1699 sans son aveu, publié par un domestique infidèle. On y lit le voyage du fils d’Ulysse guidé par Mentor, et l’on y trouve la description d’un royaume ruiné par les guerres de gloire, d’un roi trompé par des flatteurs, d’un peuple accablé d’impôts. Toute l’Europe comprit qu’il s’agissait de la France. Ce fut, dira-t-on, le livre le plus lu du siècle après la Bible, et il coûta tout à son auteur.
La lettre
Vers 1694, Fénelon avait écrit autre chose, qu’il ne signa pas et qui ne fut sans doute jamais remise : une lettre au roi. On la retrouva dans ses papiers.
Elle est d’une dureté sans exemple. Elle déclare injuste la guerre de Hollande et illégitimes les conquêtes qui en découlent ; elle accuse les ministres d’avoir substitué le bon plaisir du roi aux anciennes maximes de l'État ; elle montre les peuples mourant de faim pendant qu’on flatte le prince ; elle dit au roi qu’il vit un bandeau sur les yeux.
Il faut voir ce qu’elle n’est pas. Fénelon ne conteste ni la monarchie, ni l’hérédité, ni le sacre ; il ne réclame ni assemblée ni constitution. Il reproche au roi de n'être pas assez roi, et fonde ce reproche sur ce qui fonde la royauté même : le prince répond de son royaume devant Dieu. Le texte entier est donné dans notre bibliothèque.
Le quiétisme, et la soumission
Il avait rencontré Madame Guyon, qui enseignait une voie de pur amour où l'âme, abandonnée à Dieu, ne désire plus rien, pas même son salut. Fénelon crut y reconnaître la tradition des mystiques. Bossuet y vit une négation de l’effort chrétien et des sacrements.
La querelle des deux prélats dura quatre ans et fut féroce. Fénelon publia en 1697 l’Explication des maximes des saints ; Bossuet répliqua, obtint l’appui du roi, et l’affaire monta à Rome. Le 12 mars 1699, le bref Cum alias d’Innocent XII condamna vingt-trois propositions du livre.
Ce qui suit est le sommet de sa vie. Fénelon apprend la sentence, monte en chaire à Cambrai le dimanche suivant, lit lui-même la condamnation à ses fidèles, et déclare s’y soumettre absolument, sans restriction ni explication. Un homme qui avait tout misé sur ce livre le désavoua publiquement parce que l'Église l’avait dit. Ses adversaires eux-mêmes en furent frappés.
Cambrai
Il ne revit jamais la cour. Archevêque de Cambrai depuis 1695, il fut assigné à son diocèse et y demeura seize ans, sans en sortir.
Il y fut un évêque exemplaire : visites, séminaire, catéchisme, prédication. Quand la guerre de Succession d’Espagne dévasta la région, il ouvrit son palais aux réfugiés, vendit son argenterie, nourrit les soldats des deux camps — les Impériaux lui accordaient des sauf-conduits pour ses convois de blé.
Son espérance restait le duc de Bourgogne. Avec le duc de Chevreuse, il prépara en 1711 les Tables de Chaulnes, plan de gouvernement pour le règne à venir : états généraux périodiques, noblesse rendue au service, guerre restreinte, impôts allégés. Le 18 février 1712, le duc de Bourgogne mourut. Tout s’effondra.
Fénelon mourut à Cambrai le 7 janvier 1715, huit mois avant Louis XIV, à soixante-trois ans, des suites d’un accident de voiture. Il avait demandé à être enterré sans faste dans sa cathédrale.
Le XVIIIᵉ siècle en fit un précurseur et se trompa : il n’annonçait pas les Lumières, il rappelait l'Évangile. Mais le siècle avait senti juste sur un point — un royaume où l’on pouvait écrire cela au roi n'était pas un despotisme.
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