Il a dessiné la silhouette de la France. Cinquante ans durant, Vauban a couru les frontières, conduit cinquante sièges, bâti ou refait trois cents places, et donné au royaume cette ceinture de pierre que l’on reconnaît encore d’avion. Il mourut en écrivant que le peuple payait trop.
Un cadet du Morvan
Sébastien Le Prestre naît au printemps de 1633 à Saint-Léger-de-Foucheret, dans le Morvan, d’une famille de très petite noblesse bourguignonne — son père vit de sa terre comme un laboureur aisé. L’enfant est instruit au collège des carmes de Semur-en-Auxois, où il apprend le dessin, la géométrie et le levé de plans : tout son art tient déjà dans ces trois savoirs.
À dix-sept ans, il s’engage dans les troupes du prince de Condé, alors révolté. Fait prisonnier en 1653, il est présenté à Mazarin, qui l’apprécie, et passe au service du roi : il ne le quittera plus. Brevet d’ingénieur du roi en 1655, à vingt-deux ans. Dès lors sa vie se confond avec les campagnes de Louis XIV. On l’a vu blessé huit fois, toujours le premier dans la tranchée, dormant dans la boue, écrivant la nuit. Commissaire général des fortifications en 1678, il est fait maréchal de France le 14 janvier 1703 — honneur rarissime pour un homme sorti du génie et non du commandement des armées.
Le pré carré
L’idée maîtresse est de lui, et l’expression aussi. Il l'écrit à Louvois en 1673, avec la brusquerie familière du serviteur sûr de son fait :
Sérieusement, Monseigneur, le Roi devrait un peu songer à faire son pré carré. Cette confusion de places amies et ennemies mêlées pêle-mêle ne me plaît point.
Contre la vieille manière — semer des garnisons partout, conserver des enclaves lointaines, tenir des villes indéfendables —, Vauban propose une frontière continue, rationnelle, composée de deux lignes de places fortes s'épaulant l’une l’autre, appuyées aux fleuves et aux montagnes. Il faut raser ce qui ne sert à rien, rendre ce qui coûte plus qu’il ne rapporte, et fortifier magnifiquement le reste. C’est une géopolitique autant qu’une technique : la France cesse d'être un royaume aux contours flottants pour devenir un territoire clos et défendable.
Il en dessine ainsi le pourtour, du Nord aux Alpes : Lille et sa citadelle, qu’il appelle la reine des citadelles ; Bergues, Ath, Maubeuge, Longwy, Sarrelouis ; Neuf-Brisach en Alsace, tracé en 1698 sur terrain vierge, chef-d'œuvre achevé de sa troisième manière ; Besançon et sa citadelle sur la boucle du Doubs ; Briançon et Mont-Dauphin dans les Alpes, Villefranche-de-Conflent et Mont-Louis dans les Pyrénées ; Blaye et Saint-Martin-de-Ré sur l’Atlantique. Trois cents places touchées, une trentaine créées de fond en comble. Douze de ces sites forment aujourd’hui un ensemble inscrit au patrimoine mondial.
La science des sièges
On retient les citadelles ; les contemporains admiraient d’abord l’assiégeant. Vauban a conduit une cinquantaine de sièges, et il les a gagnés tous. Sa méthode, éprouvée devant Maastricht en 1673, systématisée devant Ath en 1697, repose sur les tranchées parallèles : au lieu de creuser vers la place des boyaux exposés, on ouvre à quelque six cents mètres une première tranchée parallèle au rempart, puis une deuxième, puis une troisième au pied du glacis, chacune reliée par des cheminements en zigzag qui interdisent le tir d’enfilade. Le calcul est si sûr qu’il permet d’annoncer à l’avance le jour de la reddition.
Le mobile n’est pas seulement l’efficacité. Vauban savait ce que coûte un assaut : il voulait épargner le sang. Sa règle fut d’user de la pioche plutôt que de la chair. Ce mot qu’on lui prête — brûler de la poudre et non du sang — résume une éthique militaire dont son siècle offre peu d’exemples. Il inventa aussi le tir à ricochet, employé devant Philippsburg en 1688, qui balaie les remparts sans les détruire, et fit adopter la baïonnette à douille, qui rendit obsolète la pique.
Il n’a jamais publié de traité : ses deux mémoires, De l’attaque et de la défense des places, écrits pour l’instruction du duc de Bourgogne, ne parurent qu’après lui. Toute l’Europe copia pourtant ses bastions, ses demi-lunes, ses tenailles et ses ouvrages à cornes.
Le serviteur véridique
Cet homme des camps était un observateur infatigable du royaume qu’il parcourait. Ses Oisivetés, douze volumes de mémoires écrits au fil des chevauchées, traitent de tout : du recrutement des troupes, du repeuplement du Canada, de la culture des porcs, de la navigation intérieure, des colonies. Il y a chez ce technicien un souci des humbles qui étonne dans la France de Versailles.
En 1689, puis en 1693, il adresse au roi un mémoire pour le rappel des huguenots, où il expose que la révocation de l'édit de Nantes a privé le royaume de dizaines de milliers de bras, d’artisans et de matelots, et donné à ses ennemis des officiers excellents. Fidèle catholique, il plaidait la conversion par la douceur, non par la contrainte, tenant que la foi forcée n’est pas une foi. On ne l'écouta pas ; l’histoire lui a donné raison.
Son dernier combat fut l’impôt. Vauban avait vu les campagnes du Nord et du Massif central, les taillables ruinés, les exemptions des privilégiés, la grande famine de 1693 et 1694 qui emporta des centaines de milliers de sujets du roi. Son Projet d’une dîme royale, mûri vingt ans, propose la suppression de la taille, des aides et de la plupart des taxes, remplacées par un prélèvement unique et proportionnel sur tous les revenus — terres, industrie, commerce — sans exception ni privilège, réglé au dixième et modulable selon les besoins de l'État. C'était, un siècle avant 1789, la contribution universelle.
Le livre parut sans privilège au début de 1707. Un arrêt du Conseil du 14 février en ordonna la saisie. Saint-Simon a raconté que le vieux maréchal en mourut de chagrin, et la légende a durci le trait : Louis XIV ne le priva ni de sa charge, ni de son bâton, ni de son estime, mais il ne pouvait laisser un maréchal de France dicter au roi sa politique fiscale. Vauban s'éteignit à Paris le 30 mars 1707, d’une fluxion de poitrine.
« Le plus honnête homme de son siècle »
Il repose à Bazoches, dans son Morvan ; son cœur fut porté aux Invalides en 1808, sur l’ordre de Napoléon, qui savait reconnaître les siens. Le portrait qu’en a laissé Saint-Simon, si dur d’ordinaire, demeure le plus juste éloge que la cour ait rendu à un serviteur du roi :
Il n’y eut jamais un homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, plus respectueux, et, avec une grande valeur, le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle.
La France a gardé de lui ses murailles ; elle aurait pu garder davantage. Vauban avait compris avant tout le monde qu’une frontière ne tient que si le peuple qu’elle protège n’est pas écrasé. Que le royaume ne l’ait pas entendu fut, pour la monarchie, une occasion manquée dont on peut mesurer le prix quatre-vingt-deux ans plus tard.
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