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vers 496 · Tolbiacum, aujourd’hui Zülpich, près de Cologne, en Rhénanie

Tolbiac

Sous le règne de : Clovis IerAdversaires : Francs saliens et Francs rhénans contre la confédération des Alamans

Dans la plaine de Tolbiac, face aux Alamans, la fortune des armes abandonne Clovis. Le roi païen lève alors les mains vers le ciel et invoque le Dieu de Clotilde. De ce vœu de guerrier naîtront le baptême de Reims et l’alliance quatorze fois séculaire du trône et de l’autel.

Clovis à cheval au milieu de la mêlée de Tolbiac, par Ary Scheffer
Ary Scheffer, La bataille de Tolbiac, 1836. Château de Versailles.

Le contexte

À la fin du Ve siècle, l’Empire romain d’Occident n’est plus qu’un souvenir. Depuis la déposition du dernier empereur, en 476, la Gaule est un champ clos où s’affrontent les peuples qui se disputent son héritage. Clovis, roi des Francs saliens depuis 481, a vaincu dix ans plus tôt le Romain Syagrius sous les murs de Soissons et porté son autorité de la Somme jusqu'à la Loire. Mais à l’est, sur le Rhin, une autre puissance s’agite : les Alamans, confédération de peuples germaniques établie entre le Main et les Alpes, pressent les Francs rhénans de Cologne, que gouverne le roi Sigebert, cousin et allié des Saliens.

L’attaque alamane contre les terres de Cologne fournit à Clovis l’occasion et le devoir d’intervenir. La solidarité franque commande de secourir Sigebert ; l’intérêt politique, plus encore : celui qui brisera les Alamans s’imposera comme le protecteur naturel de tous les Francs. Le jeune roi rassemble donc ses guerriers et marche vers le Rhin.

Mais Tolbiac n’est pas seulement une affaire de frontières. Depuis son mariage, vers 493, avec Clotilde, princesse burgonde demeurée fidèle à la foi catholique dans un monde livré à l’arianisme, Clovis vit entre deux univers spirituels. La reine n’a cessé de prêcher à son époux le Dieu unique ; le roi a consenti au baptême de leur premier-né, Ingomer, mort presque aussitôt dans sa robe blanche — et Clovis d’accuser amèrement ce Dieu qui prend les fils qu’on lui confie. Clotilde a tenu bon, fait baptiser le second, Clodomir, et prié pour sa guérison quand il fut malade. Le paganisme du roi vacille sans céder encore. Il faudra, pour l'ébranler, l'épreuve suprême du guerrier : le champ de bataille qui se dérobe.

Les forces

Les sources sont ici d’une avare brièveté. Grégoire de Tours, qui écrit trois quarts de siècle après les faits, ne donne ni chiffres ni ordre de bataille ; nul chroniqueur n’a compté les lances. Selon toute vraisemblance, quelques milliers de guerriers s’affrontèrent de part et d’autre — des armées de ce temps, réduites mais aguerries, où chaque homme compte.

Le Franc combat à pied, serré autour de son roi et de sa truste, cette garde de fidèles liés par serment. Ses armes ont fait sa réputation : la framée et l’angon, javelines redoutables, la francisque, hache de jet qui fracasse les boucliers, le scramasaxe pour la mêlée. En face, les Alamans — « tous les hommes », dit leur nom même — passent pour les plus rudes combattants de la Germanie, endurcis par des générations de guerres contre Rome puis contre leurs voisins.

Le lieu dit l’enjeu : Tolbiacum, aujourd’hui Zülpich, à une journée de marche au sud-ouest de Cologne, sur les terres mêmes des Francs rhénans. C’est le sol franc qui est envahi, et c’est pour le défendre que Sigebert combat aux côtés de Clovis : il y reçut au genou la blessure qui lui vaudra son surnom de Boiteux.

Le déroulement

La mêlée s’engage, furieuse, indécise, puis mauvaise. Les Alamans prennent l’avantage ; les rangs francs plient, la ligne se délite, la déroute menace. Clovis a invoqué ses dieux — Wotan et les idoles de ses pères — et ses dieux se taisent. C’est alors que se place la scène que Grégoire de Tours a fixée pour les siècles :

Voyant son armée sur le point d'être taillée en pièces, Clovis leva les yeux au ciel et dit : « Jésus-Christ, toi que Clotilde proclame Fils du Dieu vivant, j’ai invoqué mes dieux et ils se sont éloignés de moi ; je t’invoque donc : si tu m’accordes la victoire sur mes ennemis, je croirai en toi et me ferai baptiser en ton nom. »

Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre II

À peine, poursuit le chroniqueur, avait-il prononcé ces mots que le roi des Alamans tombait, frappé à mort. Privés de leur chef, ses guerriers fléchissent, puis se rendent : « Cesse, nous t’en prions, de faire périr notre peuple : nous sommes à toi. » Clovis arrête le carnage, reçoit la soumission des vaincus et rentre en paix.

L’historien reconnaît dans ce récit un modèle illustre : Constantin au pont Milvius, l’empereur converti par la victoire. Grégoire, évêque et lettré, a sciemment donné au roi des Francs la figure d’un nouveau Constantin. Mais le calque littéraire n’abolit pas le fait : la conversion de Clovis suivit bien une victoire remportée sur les Alamans, et c’est bien un vœu de bataille que la tradition unanime place à sa source.

Une date discutée : 496 ou 506 ?

La tradition retient l’année 496, fondée sur la chronologie de Grégoire — la quinzième année du règne — et sur le baptême, fixé à la Noël suivante. Or une lettre de Théodoric le Grand, conservée dans les Variae de Cassiodore et adressée à Clovis vers 506-507, le félicite d’une victoire sur les Alamans et intercède pour les vaincus réfugiés sur les terres ostrogothiques. D’où l’hypothèse, largement débattue, de deux guerres alamanes — l’une vers 496, l’autre vers 506 — ou d’une unique campagne décisive plus tardive. La date du baptême lui-même oscille, selon les lectures de la lettre d’Avit de Vienne, entre 496, 498 et 508. La sagesse est de tenir la fourchette sans lâcher l’essentiel : entre 496 et 506, Clovis brisa la puissance alamane, et il lia pour jamais cette victoire à un vœu.

La portée

Le vœu fut tenu. Instruit par saint Remi, évêque de Reims, encouragé par Clotilde, Clovis hésita encore — que diraient ses guerriers ? — jusqu'à ce que le peuple franc, assemblé, s'écriât qu’il rejetait les dieux mortels. Le jour de Noël, dans le baptistère de Reims tendu de voiles blancs, éclatant de cierges et embaumé, le roi s’avança vers la cuve. Remi l’accueillit par la parole fameuse : « Courbe doucement la tête, ô Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. » Trois mille guerriers, dit-on, reçurent le baptême avec leur roi.

La portée politique de Tolbiac est immense. Seul parmi les rois barbares, Clovis embrasse la foi catholique de ses sujets gallo-romains, quand Goths, Burgondes et Vandales s’obstinent dans l’arianisme. D’un coup, l'épiscopat des Gaules devient son allié, les cités ses complices, et chaque catholique du royaume wisigoth un partisan en espérance : Vouillé est déjà en germe dans l’eau du baptistère.

La portée spirituelle passe encore la politique. De Tolbiac procèdent le sacre, la légende de la sainte ampoule recueillie au IXe siècle par Hincmar, Reims ville du couronnement, et ce titre que les papes donneront à la France : fille aînée de l'Église. Quatorze siècles de monarchie très chrétienne tiennent dans cette minute où un roi païen, voyant mourir ses guerriers, choisit le Dieu de sa femme. La France est née d’une prière exaucée sur un champ de bataille — et elle ne l’a jamais tout à fait oublié.

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