Il fallait qu’un homme se tînt au seuil de notre histoire pour ouvrir au premier de nos rois les portes de l'Église. Cet homme fut Remi, évêque de Reims pendant plus de soixante-dix ans, dont la main versa sur le front de Clovis l’eau du baptême et, avec elle, la vocation chrétienne de la France.
Un Gallo-Romain au seuil de deux mondes
Remi naquit vers 437, probablement à Cerny-en-Laonnois, aux confins du Laonnois, dans une famille de l’aristocratie gallo-romaine. Sa mère, sainte Céline, est honorée par l'Église ; son milieu était de ceux qui, dans l’effondrement de l’Empire d’Occident, conservaient à la fois la culture latine et la foi chrétienne. L’enfant reçut une éducation soignée, nourrie de lettres et d'Écriture, et sa réputation de science et d'éloquence fut telle que, vers l'âge de vingt-deux ans, le clergé et le peuple de Reims le portèrent sur le siège épiscopal de la cité, malgré sa jeunesse — dérogation rare, que ses contemporains justifièrent par l'évidence de ses dons.
Sidoine Apollinaire, le plus fin lettré de la Gaule d’alors, salua en lui un orateur dont les discours étaient sans défaut. Mais Remi ne fut pas seulement un rhéteur : dans une province que se disputaient Romains du dernier jour, Burgondes ariens et Francs païens, il fut un pasteur, un bâtisseur de diocèses — Laon lui doit son siège épiscopal —, un homme de gouvernement au sens le plus élevé du mot. Lorsque, vers 481, le jeune Clovis succéda à son père Childéric à la tête des Francs saliens, l'évêque de Reims lui adressa une lettre demeurée célèbre, chef-d'œuvre de prudence politique : qu’il honore ses évêques, qu’il écoute leurs conseils, qu’il soulage les affligés, qu’il soit le protecteur des veuves et des orphelins. Le païen qu'était Clovis reçut la leçon d’un monde plus ancien et plus haut que le sien — et il ne l’oublia pas.
« Courbe la tête, fier Sicambre »
Entre l'évêque et le roi franc, la reine Clotilde, princesse burgonde et catholique fervente, fut la médiatrice patiente. La tradition, appuyée sur Grégoire de Tours, rapporte qu’au plus fort de la bataille de Tolbiac contre les Alamans, Clovis, voyant plier ses lignes, invoqua « le Dieu de Clotilde » et promit de se faire baptiser s’il obtenait la victoire. Vainqueur, il tint parole. Remi l’instruisit, avec ce mélange de fermeté doctrinale et d’intelligence des âmes qui était sa marque.
Le baptême eut lieu à Reims, un jour de Noël — 496 selon la tradition la plus constante, que certains historiens discutent au profit de dates plus tardives, sans que la substance de l'événement en soit altérée. La cité était parée comme pour une fête du Ciel ; les rues tendues de voiles, le baptistère embaumé de cire et d’encens, au point que le roi, ébloui, demanda si c'était là le Royaume promis. Et c’est alors que l'évêque prononça la parole que quinze siècles de mémoire française n’ont pas laissé s'éteindre :
Courbe doucement la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré.
Avec Clovis furent baptisés, dit-on, trois mille guerriers de son armée, ainsi que ses sœurs. Le geste dépassait infiniment la personne du roi : tandis que les autres souverains barbares avaient embrassé l’arianisme, qui niait la divinité pleine du Christ, le Franc entrait dans la communion catholique, celle de l'épiscopat gaulois et du siège de Pierre. De ce choix date l’alliance du trône et de l’autel qui fit de la France la « fille aînée de l'Église ». Remi en fut l’artisan : à bon droit l’a-t-on nommé l’apôtre des Francs.
Le testament du saint
De Remi nous sont parvenus deux testaments. Le premier, bref et sobre, distribuant ses biens à ses églises et à ses proches, est tenu pour authentique par la critique ; il montre l'évêque en père de famille spirituel, attentif jusqu’au détail au sort de ses serviteurs et de ses pauvres. Le second, beaucoup plus ample, transmis par Hincmar au IXe siècle, est regardé comme une amplification postérieure ; mais c’est lui qui porte la page que la tradition royale française a méditée pendant des siècles : la bénédiction promise aux rois issus de la lignée de Clovis tant qu’ils demeureraient fidèles à Dieu et protecteurs de son Église, et l’avertissement solennel adressé à ceux qui s’en détourneraient. Quelle qu’en soit la lettre exacte, ce texte a fixé une conviction profonde de l’ancienne France : la royauté n’y était pas un pouvoir comme les autres, mais une charge reçue de Dieu, sous condition de justice et de foi.
La sainte ampoule et le sacre des rois
C’est encore Hincmar, biographe de Remi et archevêque de Reims, qui rapporte la légende la plus illustre attachée au baptême : au moment de l’onction, le clerc portant le saint chrême ne pouvant fendre la foule, une colombe éclatante de blancheur serait descendue du ciel, portant en son bec une ampoule remplie d’un baume miraculeux. Légende, assurément, et qu’il faut donner pour telle ; mais légende féconde entre toutes. Car la sainte ampoule, précieusement gardée à l’abbaye Saint-Remi de Reims, devint le cœur du rituel monarchique français : de Charles le Chauve, que Hincmar sacra en l’affirmant, jusqu'à Charles X en 1825, les rois de France reçurent à Reims une onction que l’on croyait remonter, par ce vase, au baptême même de Clovis. Aucune monarchie d’Europe ne pouvait alléguer pareille origine : le sacre faisait du roi de France l’oint du Seigneur par excellence. Brisée en 1793 par un conventionnel en haine de cette mémoire, l’ampoule vit néanmoins des fidèles en recueillir des fragments, qui servirent au dernier sacre.
Le patriarche de la Gaule chrétienne
Remi gouverna l'Église de Reims jusqu'à sa mort, le 13 janvier 533, au terme d’un épiscopat de plus de soixante-dix années — l’un des plus longs de toute l’histoire chrétienne. Il avait vu s'écrouler l’Empire romain d’Occident et naître, sous ses mains, autre chose : un royaume barbare devenu catholique, promis à recueillir en terre gauloise l’héritage de Rome. Ses reliques, entourées d’une vénération constante, furent transférées dans l’abbatiale qui porte son nom, consacrée en 1049 par le pape saint Léon IX, et qui demeure l’un des grands sanctuaires de la chrétienté française.
L'Église l’honore le 15 janvier, et Reims le tient pour son père. Mais c’est la France entière qui est en dette envers lui : dans l’eau baptismale versée sur le front d’un chef franc, Remi a discerné et scellé la vocation d’un peuple. Les rois sacrés dans sa ville, de génération en génération, n’ont fait que répondre, chacun pour sa part, à la parole adressée au premier d’entre eux : servir ce qu’ils avaient adoré, et ne plus adorer qu’un seul Maître.
À lire également