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Symbole royal

La sainte ampoule

Le chrême descendu du ciel pour le sacre des rois très chrétiens

Une fiole de verre grosse comme une figue, remplie d’un baume durci : nul objet plus humble, nul plus auguste. Car ce baume, disait la tradition, une colombe l’avait apporté du ciel pour le baptême de Clovis, et c’est de lui que chaque roi de France recevait l’onction qui le faisait roi. Son histoire va d’une légende de lumière à un marteau révolutionnaire — et à une survie inespérée.

La colombe du baptême de Clovis

Tout commence à Reims, vers l’an 496 — la date exacte reste discutée —, le jour où saint Remi baptise Clovis et, avec lui, fait entrer les Francs dans l'Église. La tradition rapporte que la foule était si dense, en ce jour de Noël, que le clerc portant le saint chrême ne put parvenir jusqu’aux fonts. L'évêque leva les yeux au ciel : une colombe éclatante de blancheur descendit alors, portant en son bec une petite ampoule pleine d’un baume d’une odeur merveilleuse. Remi en oignit le front du roi franc, et la colombe disparut.

L’histoire doit ici dire son mot : ce récit n’apparaît sous cette forme qu’au IXe siècle, sous la plume d’Hincmar, archevêque de Reims, dans sa vie de saint Remi — près de quatre cents ans après l'événement. Grégoire de Tours, qui raconte longuement le baptême, ne souffle mot de la colombe. Hincmar, grand politique autant que grand clerc, entendait fonder la prééminence de son Église et donner aux onctions royales de son temps une origine céleste ; lui-même se prévalut du baume miraculeux lorsqu’il sacra Charles le Chauve. Mais qu’on ne s’y trompe pas : si le récit est légendaire, la foi qu’il exprima et nourrit fut, elle, une réalité historique de premier ordre. Pendant mille ans, la France entière a cru que ses rois étaient oints d’un chrême venu du ciel — et cette croyance a fait de la monarchie française autre chose qu’un pouvoir : une consécration. Le roi de France, seul entre tous les souverains, était dit sacré du ciel même, et ses ambassadeurs ne manquaient jamais d’en tirer argument pour la préséance du Roi Très Chrétien.

La garde de Saint-Remi et le rite du sacre

La sainte ampoule reposait non à la cathédrale, mais à l’abbaye Saint-Remi de Reims, auprès du tombeau de l’apôtre des Francs, enchâssée dans un reliquaire précieux. Sa garde était l’honneur des moines, et sa translation, au matin de chaque sacre, l’un des plus beaux spectacles de l’ancienne France. Le grand prieur, à cheval sous un dais, portait le reliquaire suspendu à son cou ; autour de lui chevauchaient quatre seigneurs, les chevaliers ou barons de la sainte ampoule, qui avaient juré sur leur vie de la ramener intacte et remettaient des otages en gage. À la porte de la cathédrale, l’archevêque la recevait des mains du prieur, en s’engageant solennellement à la rendre.

Au cœur de la cérémonie, l’archevêque tirait du reliquaire l’ampoule de verre, y prélevait avec une aiguille d’or une parcelle du baume durci, grosse à peine comme un grain de blé, et la mêlait au saint chrême sur la patène. De ce mélange, il oignait le roi en sept points — la tête, la poitrine, entre les épaules, sur les épaules, aux jointures des bras, puis aux paumes des mains. C’est l’onction, bien plus que la couronne, qui faisait le sacre : par elle, le roi devenait une personne consacrée, « l'évêque du dehors », disaient certains clercs, marqué pour servir Dieu dans l’ordre temporel. De Louis le Pieux à Charles X, à peu près tous les rois de France reçurent l’onction à Reims, précisément à cause de l’ampoule qu’on n’eût pas songé à déplacer : la sainte fiole a fixé pour dix siècles la géographie du sacre.

Le marteau de Rühl

La Révolution comprit parfaitement ce que représentait ce petit objet : tant qu’il subsistait, un sacre restait possible. Le 7 octobre 1793, le conventionnel Philippe Rühl, en mission à Reims, fit apporter le reliquaire sur la place Royale, au pied du socle où s'était dressée la statue de Louis XV. Là, devant la foule assemblée, il brisa la sainte ampoule à coups de marteau sur le piédestal, et les débris furent foulés aux pieds. Procès-verbal fut dressé, les fragments du reliquaire envoyés à la Convention : la République crut avoir tué le sacre comme elle avait tué le roi, huit mois plus tôt.

Le geste, dans sa brutalité théâtrale, rendait un hommage involontaire à sa victime. On ne convoque pas la foule pour briser une fiole vide de sens : Rühl martelait moins un verre carolingien qu’une idée — l’idée que le pouvoir vient d’en haut. Et c’est cette idée qu’il ne parvint pas à atteindre.

Les reliques sauvées et le sacre de 1825

Car la fidélité avait devancé le marteau. Dans les jours qui précédèrent la profanation, des Rémois — au premier rang desquels le curé de Saint-Remi, l’abbé Seraine, et des officiers municipaux demeurés fidèles — avaient prélevé en secret des parcelles du baume desséché adhérant aux parois, et recueilli ensuite des fragments de verre de l’ampoule brisée. Chacun garda son dépôt à travers la Terreur, l’Empire et les années, comme on garde un feu sous la cendre.

À la Restauration, ces témoins se firent connaître. Leurs déclarations furent reçues juridiquement, les parcelles authentifiées, et lorsque Charles X voulut renouer avec le rite de Reims, on enferma les précieuses reliques dans une ampoule nouvelle, logée dans un reliquaire offert pour la circonstance. Le 29 mai 1825, dans la cathédrale des sacres, l’archevêque de Reims mêla au chrême une parcelle du baume sauvé, et le dernier sacre de notre histoire se rattacha ainsi, par-dessus l’abîme révolutionnaire, au baptême de Clovis. Chateaubriand, témoin narquois et ému tout ensemble, comprit qu’il assistait moins à une restauration qu'à un adieu ; mais l’adieu se fit dans la fidélité au signe.

L’ampoule de 1825 et ses reliques sont toujours conservées à Reims, au palais du Tau, auprès des ornements du sacre. Le pèlerin qui s’arrête devant cette fiole modeste médite sur l’un des plus étonnants destins qui soient : une goutte de baume, une légende de colombe — et c’est toute la doctrine de la royauté française qui tient là, indestructible en dépit du marteau, comme pour attester que ce que le ciel a donné, il n’appartient à aucune assemblée de le reprendre.