Quand Attila marchait sur Paris et que la ville entière songeait à fuir, une vierge consacrée tint tête à la panique et promit que le fléau passerait au large. Paris lui doit d’avoir été sauvé deux fois, et la France de compter, à côté de ses rois fondateurs, une femme dont la prière fut plus forte que les armées.
L’enfant de Nanterre
Geneviève naquit vers 420 à Nanterre, aux portes de Lutèce, dans une famille de notables — son père Sévère et sa mère Géroncia appartenaient à cette bourgeoisie gallo-romaine qui administrait encore la cité. L’imagerie populaire en a fait une bergère gardant ses moutons : douce légende, née des tableaux champêtres de son iconographie, mais légende qu’il faut donner pour telle. La réalité est plus significative encore : c’est une fille de la Gaule romaine, instruite et bien née, qui choisit librement de tout donner à Dieu.
L'événement décisif de son enfance survint vers 429. Saint Germain, évêque d’Auxerre, et saint Loup, évêque de Troyes, faisant halte à Nanterre sur la route de la Bretagne insulaire où ils allaient combattre l’hérésie pélagienne, remarquèrent dans la foule cette enfant d’environ neuf ans. Germain la distingua, l’interrogea, et Geneviève lui confia son désir de n’appartenir qu’au Christ. L'évêque la bénit et, en gage de sa promesse, lui laissa une médaille de cuivre marquée de la croix, qu’elle porta toute sa vie en guise de tout ornement. Adolescente, elle reçut le voile des vierges consacrées ; à la mort de ses parents, elle s'établit à Paris chez sa marraine, menant une vie d’ascèse rigoureuse — jeûnes prolongés, veilles, prière continuelle — que ses biographes anciens décrivent avec une admiration mêlée d’effroi.
Attila devant les portes (451)
En 451, la Gaule connut l’une des grandes terreurs de son histoire : Attila, roi des Huns, ayant franchi le Rhin, brûlait les cités l’une après l’autre — Metz venait de tomber. Paris, sur sa route présumée, fut saisi de panique ; les habitants chargeaient déjà leurs biens pour fuir. C’est alors que Geneviève se dressa. Elle rassembla les femmes de la ville dans le baptistère, les exhorta au jeûne et à la prière, et supplia les hommes de ne pas abandonner leurs murailles : Paris, affirmait-elle, serait épargné, tandis que les lieux où ils comptaient se réfugier seraient dévastés.
On la traita de prophétesse de malheur ; il s’en fallut de peu qu’on ne la lapidât ou qu’on ne la jetât en Seine. L’arrivée providentielle de l’archidiacre d’Auxerre, porteur des eulogies — les pains bénits — de saint Germain, rappela à la foule en quelle estime le grand évêque avait tenu cette femme, et la fureur retomba. L'événement lui donna raison avec éclat : Attila se détourna de Paris, marcha sur Orléans, qui lui résista, et fut arrêté aux champs Catalauniques par Aetius et ses fédérés. Que le conducteur des Huns n’ait jamais paru sous les murs de Lutèce, la ville en attribua la grâce aux prières de Geneviève. Elle avait environ trente ans ; Paris venait de trouver sa protectrice.
La nourricière de la ville
La menace hune écartée, une autre épreuve vint, plus longue : celle des Francs. Dans les décennies qui suivirent, Childéric, père de Clovis, tint le pays parisien sous la pression de ses guerriers, et la ville, bloquée, connut la disette. Geneviève prit alors la tête d’une expédition digne d’un chef de guerre : remontant la Seine puis l’Aube avec un convoi de bateaux, elle alla jusqu'à Arcis-sur-Aube et Troyes chercher le blé qui manquait, et en revint les cales pleines, distribuant le pain aux plus pauvres de ses propres mains. La Vie ancienne de la sainte, écrite moins de vingt ans après sa mort, a gardé la mémoire de cette flottille du salut.
Chose remarquable, les rois francs eux-mêmes subirent son ascendant. Childéric, tout païen qu’il était, la révérait ; on raconte qu’ayant fait fermer les portes de la ville pour exécuter des prisonniers hors de sa vue, il ne put empêcher Geneviève de le rejoindre et d’obtenir leur grâce. Clovis, après lui, accorda à sa prière la liberté de nombreux captifs. Entre la Gaule romaine qui s'éteignait et la royauté franque qui naissait, cette vierge de Nanterre fut ainsi une médiatrice — l’autre versant, féminin et priant, de l'œuvre que saint Remi accomplissait à Reims.
Clovis et la basilique des Saints-Apôtres
Geneviève ne fut pas seulement la protectrice des murailles : elle fut une inspiratrice de sanctuaires. C’est à son initiative que fut élevée, sur la tombe de saint Denis, une première basilique digne du martyr — germe lointain de la nécropole des rois. Et c’est en sa faveur que s’accomplit, au soir de sa vie, la rencontre la plus féconde : Clovis, devenu catholique, entreprit d'ériger sur la montagne dominant la rive gauche une basilique dédiée aux saints Apôtres Pierre et Paul. La tradition veut que Geneviève ait encouragé ce dessein, auquel la reine Clotilde s’employa après elle.
La sainte mourut vers 502 — un 3 janvier, jour où l'Église la fête —, âgée d’environ quatre-vingts ans. Elle fut inhumée dans cette basilique encore inachevée, où Clovis la rejoignit en 511, puis Clotilde en 545 : le premier roi chrétien des Francs voulut dormir son dernier sommeil auprès d’elle. Bientôt le peuple ne désigna plus l'église que par le nom de la sainte, et la colline elle-même devint la montagne Sainte-Geneviève — ce cœur intellectuel et spirituel de Paris où s'élèvent aujourd’hui Saint-Étienne-du-Mont et le Panthéon, ancienne église Sainte-Geneviève due au vœu de Louis XV.
La châsse, le miracle des Ardents et le culte
Pendant treize siècles, Geneviève demeura présente à sa ville comme peu de saints le furent jamais. Sa châsse, portée en procession solennelle dans les grandes calamités — crues de la Seine, épidémies, guerres —, fut le recours suprême des Parisiens. Le plus éclatant de ces secours reste le miracle des Ardents : en 1130, alors que le « mal des ardents », terrible intoxication qui brûlait les membres, décimait la population, la descente de la châsse et son passage dans la ville s’accompagnèrent d’une cessation du fléau que le pape Innocent II, alors présent en France, fit commémorer par une fête annuelle. Plus de cent processions solennelles furent ainsi conduites au long des siècles, le parlement et les corps de la ville marchant derrière la vierge de Nanterre.
La Révolution crut en finir : en 1793, la châsse fut envoyée à la fonte et les reliques de la sainte brûlées publiquement en place de Grève, leurs cendres jetées à la Seine — hommage involontaire à sa puissance, puisqu’on ne fait ce procès qu’aux vivants. Mais le culte survécut à l’outrage : la pierre de son ancien sépulcre et quelques reliques préservées sont vénérées à Saint-Étienne-du-Mont, où les Parisiens montent encore chaque janvier. Patronne de Paris, donnée aussi pour patronne à la gendarmerie française, Geneviève demeure ce qu’elle fut de son vivant : la preuve que la prière d’une femme peut garder une ville, et qu’aux origines de la France chrétienne se tiennent, côte à côte, un roi baptisé et une vierge en oraison.
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