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Mérovingiens · Règne 481 – 511

Clovis Ier

Roi des Francs à quinze ans, baptisé à Reims par saint Remi, vainqueur à Tolbiac et à Vouillé, Clovis a bâti en trente ans de règne la plus ancienne monarchie chrétienne d’Europe. Avec lui commence, au sens plein du mot, l’histoire de France.

« Courbe la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

Saint Remi, rapporté par Grégoire de Tours

L’héritier des rois chevelus

Quand Childéric Ier meurt, en 481, son fils Clovis n’a guère plus de quinze ans. L’héritage est mince en apparence : un royaume franc parmi d’autres, autour de Tournai, une troupe de guerriers fidèles, et le prestige d’une race, celle de Mérovée, dont les rois portaient les cheveux longs comme un signe sacré. Autour de lui, la Gaule est un champ de ruines politiques : l’Empire d’Occident vient de s'éteindre, en 476, sans que personne ou presque s’en aperçoive ; les Wisigoths ariens tiennent l’Aquitaine, les Burgondes la vallée du Rhône, et d’autres roitelets francs — Ragnacaire à Cambrai, Chararic, Sigebert à Cologne — se partagent le Nord.

Dans ce chaos, une seule institution demeure debout, présente dans chaque cité, riche de sa culture et de l’amour des populations : l'Église catholique et ses évêques. Le génie de Clovis — que la grâce y ait eu la première part, l’histoire le suggère assez — sera de l’avoir compris avant tous les autres. Dès son avènement, l'évêque de Reims, Remi, lui adresse une lettre demeurée célèbre, où il invite le jeune chef païen à gouverner avec les évêques et à se faire le protecteur de son peuple. Le pli était pris : la monarchie franque ne marcherait pas contre l'Église, mais avec elle.

Soissons, la Gaule conquise par l'épée

En 486, Clovis attaque Syagrius, fils du général Ægidius, qui maintenait entre Somme et Loire un dernier fragment de pouvoir romain. La victoire de Soissons lui livre tout le Bassin parisien : à vingt ans, le roi de Tournai devient le maître de la Gaule du Nord.

De cette campagne, Grégoire de Tours a conservé l’anecdote la plus fameuse de nos origines : celle du vase de Soissons. Un vase liturgique d’une grande beauté, enlevé dans une église, est réclamé par son évêque ; Clovis, qui veut le lui rendre, en fait la demande hors part au partage du butin. Un guerrier jaloux de la coutume franque brise le vase de sa francisque : « Tu n’auras rien ici que ce que le sort t’attribuera. » Le roi se tait et rend à l'évêque le vase mutilé. Un an plus tard, passant ses troupes en revue, il reconnaît l’homme, jette ses armes à terre pour mauvais entretien et, tandis que l’autre se baisse, lui fend le crâne : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons. » Le trait est rude, comme le siècle ; mais il dit deux choses que toute la monarchie retiendra : le respect dû aux choses de Dieu, et la naissance d’une autorité royale qui ne se laisse plus discuter par ses guerriers.

Clotilde et le Dieu des batailles

Vers 493, Clovis épouse Clotilde, nièce du roi des Burgondes Gondebaud. Dans une famille royale gagnée à l’arianisme, la jeune princesse a gardé la foi catholique, et elle l’apporte en dot au foyer du roi païen. Douce et tenace, elle obtient le baptême de leurs fils, prêche son époux, essuie ses railleries après la mort en robe blanche du petit Ingomer — et ne renonce jamais. L'Église l’a mise au nombre des saintes ; l’histoire de France doit saluer en elle la première reine chrétienne, ouvrière patiente du miracle qui allait suivre.

Ce miracle a la forme d’une bataille. Vers 496, à Tolbiac, près de Cologne, les Alamans enfoncent les lignes franques ; la déroute menace. Alors, rapporte Grégoire de Tours, Clovis lève les yeux au ciel :

Jésus-Christ, toi que Clotilde proclame Fils du Dieu vivant, j’ai invoqué mes dieux et ils m’ont abandonné ; c’est donc toi que j’invoque. Si tu m’accordes la victoire sur mes ennemis, je croirai en toi et me ferai baptiser en ton nom.

Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre II

Les Alamans plient, leur roi tombe, la victoire change de camp. Que l’on tienne le récit pour l’exacte vérité ou pour la mise en forme d’une conversion plus lente, l’essentiel demeure : comme Constantin au pont Milvius, Clovis a rencontré le Dieu des chrétiens sur un champ de bataille, et il tiendra parole.

« Courbe la tête, fier Sicambre »

Le catéchuménat est conduit par saint Remi lui-même, avec l’aide de Clotilde et de saint Vaast. Et c’est dans sa ville épiscopale de Reims, un jour de Noël, que le roi des Francs descend dans la piscine baptismale, tandis que trois mille de ses guerriers s’apprêtent à le suivre. La tradition, appuyée sur la chronologie de Grégoire de Tours, fixe la scène à Noël 496 ; beaucoup d’historiens modernes, s’appuyant notamment sur une lettre de saint Avit de Vienne, préfèrent 498 ou 499, et certains ont proposé de la repousser jusqu’en 508, après Vouillé. La discussion reste ouverte ; l'Église et la mémoire nationale ont retenu 496, et c’est ce quinzième centenaire que la France a célébré en 1996. Au seuil du baptistère, saint Remi accueille le roi par une parole qui a traversé les siècles : « Courbe la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

La portée de l'événement dépasse infiniment la personne du roi. Tous les princes barbares établis sur les terres de l’Empire — Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes, Vandales — ont embrassé l’arianisme, qui nie la divinité du Christ et les sépare de leurs sujets catholiques. Clovis, lui, entre dans la communion de Rome, dans la foi de ses peuples gallo-romains et de leurs évêques. Son royaume cesse d'être une occupation pour devenir une patrie possible. Plus tard, la légende rapportée par Hincmar ornera la scène de la sainte ampoule apportée par une colombe : parure légendaire, mais qui dit à sa manière ce que la France a toujours cru — qu'à Reims, ce jour-là, quelque chose de plus grand que Clovis avait été baptisé.

Vouillé, ou la Gaule presque entière

Le baptême fait de Clovis le champion désigné des catholiques de Gaule, dont beaucoup vivent sous la loi des Wisigoths ariens. En 507, il porte la guerre au sud : « Il me déplaît fort que ces ariens possèdent la meilleure part des Gaules », lui fait dire Grégoire de Tours. Dans la plaine de Vouillé, près de Poitiers, l’armée franque écrase les Wisigoths ; le roi Alaric II tombe, de la main même de Clovis selon le chroniqueur. L’Aquitaine entière, de la Loire aux Pyrénées, passe au royaume franc ; seule l’intervention de Théodoric, roi des Ostrogoths d’Italie, sauve la Provence et la Septimanie.

Au retour, à Tours, près du tombeau de saint Martin qu’il vénère, Clovis reçoit les insignes du consulat honoraire que lui confère l’empereur d’Orient Anastase : aux yeux des populations romaines, le roi barbare devient un magistrat légitime, héritier de l’ordre antique. Puis il fixe le siège de son royaume à Paris — le choix, qui honore la cité de sainte Geneviève, engage quinze siècles d’histoire. Les dernières années du règne voient l'élimination des petits rois francs du Nord, Sigebert, Chararic, Ragnacaire, par des voies que Grégoire de Tours raconte sans fard et qu’il faut juger selon les mœurs du temps : par elles s’achève l’unité de la nation franque sous une seule race.

Le législateur chrétien et sa postérité

Clovis ne fut pas qu’un homme de guerre. C’est sous son règne qu’est mise par écrit la loi salique, le Pactus Legis Salicae, monument du droit franc dont un article sur la transmission de la terre servira, bien des siècles plus tard, de fondement aux règles de succession de la couronne de France. C’est lui aussi qui, en juillet 511, réunit à Orléans un concile de trente-deux évêques, auquel il soumet les questions mêlées de l'Église et du royaume : première image de cette collaboration du trône et de l'épiscopat qui structurera toute la monarchie française. Avec Clotilde, il élève sur la montagne Sainte-Geneviève la basilique des Saints-Apôtres, où repose déjà la patronne de Paris.

Il y est lui-même déposé après sa mort, survenue à Paris le 27 novembre 511, dans sa quarante-cinquième année environ. Son royaume, partagé entre ses quatre fils selon la coutume franque, connaîtra bien des orages ; mais l’essentiel est fait, et rien ne le défera. Son nom même devait porter loin : Chlodovechus, latinisé en Ludovicus, deviendra Louis, et dix-huit rois de France le porteront après lui comme un mémorial de leurs origines. Premier roi de la première race, premier souverain catholique de l’Occident nouveau, Clovis est plus qu’un fondateur de dynastie : celui par qui la Gaule est devenue la France, et la France, dès son berceau, fille aînée de l'Église.

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