Dernier frère de Louis XVI à régner, dernier roi de France sacré à Reims, Charles X porta jusqu’au bout, avec une fidélité intransigeante, l’idée de la monarchie très chrétienne. Son règne donna Alger à la France et le trône aux barricades ; son exil, achevé à Görz en 1836, referma sur une prière la lignée des rois sacrés.
« Il n’y a que M. de La Fayette et moi qui n’ayons pas changé depuis 1789 »
Le cadet flamboyant de Versailles
Né à Versailles le 9 octobre 1757, Charles-Philippe, comte d’Artois, était le plus jeune des petits-fils de Louis XV appelés à régner — après Louis XVI et le comte de Provence, ses aînés. Vif, élégant, prodigue, le plus séduisant des trois frères fut d’abord l’enfant gâté de la cour : c’est lui qui fit élever en quelques semaines, sur un pari avec la reine Marie-Antoinette, la folie de Bagatelle ; lui qui menait les fêtes, les courses et les dettes. Marié en 1773 à Marie-Thérèse de Savoie, il en eut deux fils, les ducs d’Angoulême et de Berry, sur qui reposerait un jour l’avenir de la branche aînée. Sous la frivolité perçait pourtant une fermeté de principes qui ne se démentit jamais : dès l’assemblée des notables de 1787 et le Mémoire des princes de 1788, Artois se fit le défenseur résolu des droits de la couronne et de l’ordre traditionnel du royaume.
Trois jours après la prise de la Bastille, sur l’ordre exprès de Louis XVI qui craignait pour sa vie, il quitta la France : premier des émigrés, il allait l'être vingt-cinq ans, presque sans interruption.
L'émigration et la conversion
De Turin à Coblence, le comte d’Artois fut l'épée — souvent malheureuse — de l'émigration. La campagne de 1792 avorta ; l’expédition de 1795 vers la Vendée le laissa à l'île d’Yeu sans qu’il pût débarquer, et l’on jasa cruellement sur ce prince qui ne rejoignit pas Charette. Réfugié en Grande-Bretagne, à Holyrood puis à Londres, il traversa les années sombres soutenu par l’attachement de la comtesse de Polastron. La mort chrétienne de celle-ci, en 1804, le transforma : guidé par l’abbé de Latil, l’ancien libertin devint un pénitent d’une piété profonde et constante, qui ne varia plus jusqu'à la tombe. Ce converti gouvernerait un jour la France : on ne comprend rien à Charles X si l’on oublie que sa politique fut d’abord une fidélité religieuse.
En 1814, il rentra le premier à Paris, comme lieutenant général du royaume, accueilli par des transports d’enthousiasme — c’est à cette entrée que la presse prêta le mot fameux : « Rien n’est changé en France, il n’y a qu’un Français de plus. » Sous Louis XVIII, « Monsieur » anima du pavillon de Marsan le parti ultraroyaliste, plus royaliste que le roi. Le 16 septembre 1824, la couronne lui échut : il avait soixante-six ans, la prestance d’un cavalier et la conscience d’un croisé. Ses premiers actes — abolition de la censure, gestes de clémence — soulevèrent une vraie popularité.
Reims, 29 mai 1825 : le dernier sacre
Charles X voulut renouer le lien que la Révolution avait tranché : il serait sacré, comme cinquante rois avant lui, dans la cathédrale de Reims. Le 29 mai 1825, au matin, la vieille basilique du sacre, tendue de velours fleurdelisé, parée comme aux plus grands jours de la monarchie, vit se dérouler une dernière fois le plus ancien rituel royal de la chrétienté. Le roi, en chemise de toile ouverte aux endroits des onctions, fut conduit à l’autel par les évêques ; il prêta les serments — dont, signe des temps, celui de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte ; il reçut les éperons, l'épée dite de Charlemagne, l’anneau, le sceptre et la main de justice. Puis Mgr de Latil, devenu archevêque de Reims, l’oignit du saint chrême mêlé au baume de la sainte ampoule — une parcelle de l’ampoule antique, brisée en 1793, avait été pieusement sauvée et solennellement reconnue. Les sept onctions accomplies, la couronne posée, le roi fut intronisé ; les portes s’ouvrirent, le peuple emplit la nef, des volées de colombes furent lâchées sous les voûtes, et l’antique acclamation retentit : Vivat rex in aeternum ! Le Te Deum, les salves, les larmes du vieux roi — Chateaubriand, Lamartine et le jeune Victor Hugo, témoins ou chantres de la journée, en fixèrent la mémoire.
Deux jours plus tard, à l’hospice Saint-Marcoul, le roi sacré toucha, selon l’usage immémorial, plus de cent malades des écrouelles :
Le roi te touche, Dieu te guérisse !
La France ne devait plus jamais voir sacrer un roi. Ce que Reims consacra ce jour-là, ce n'était pas seulement un homme : c'était, une dernière fois, l’alliance millénaire du trône et de l’autel, scellée au baptême de Clovis.
Un règne entre grandeurs et orages
Le ministère Villèle, hérité de Louis XVIII, donna au règne son assise : finances en ordre, conversion des rentes, prospérité continue. La loi d’indemnisation des émigrés — le « milliard » de 1825 — voulut clore équitablement le contentieux des biens nationaux : en dédommageant les spoliés, elle garantissait définitivement les acquéreurs, et acheva l'œuvre d’apaisement de la Restauration. Mais d’autres mesures, comme la loi sur le sacrilège, jamais appliquée, ou le projet rétabli du droit d’aînesse, rejeté par les pairs, nourrirent la polémique libérale ; la presse, déchaînée, fit à Villèle une guerre qui l’emporta en janvier 1828. Après l’intermède modéré de Martignac, le roi appela en août 1829 le prince Jules de Polignac, fils de l’amie de Marie-Antoinette : choix du cœur plus que de la prudence, qui parut un défi à l’opinion.
Au-dehors, le règne fut grand. À Navarin, en octobre 1827, la flotte française contribua, aux côtés des Anglais et des Russes, à briser la flotte turco-égyptienne et à sauver la Grèce chrétienne ; l’expédition de Morée acheva de la libérer. Puis vint l’Afrique : pour venger l’outrage fait au consul de France par le dey d’Alger — le fameux coup d'éventail de 1827 — et détruire la course barbaresque qui écumait la Méditerranée depuis trois siècles, Charles X lança au printemps de 1830 une armada de plusieurs centaines de voiles. Débarquée à Sidi-Ferruch le 14 juin, victorieuse à Staouëli, l’armée du général de Bourmont entra dans Alger le 5 juillet 1830 : l’esclavage des captifs chrétiens était aboli, la piraterie anéantie, et la France recevait, dernier présent de ses rois, les clefs de ce qui allait devenir l’Algérie.
Les ordonnances et les Trois Glorieuses
La nouvelle de la victoire parvint à Paris au milieu d’une crise politique nouée depuis mars, lorsque 221 députés avaient répondu au discours du trône par une adresse de défiance. Le roi dissout la Chambre ; les élections de juillet renforcèrent l’opposition. Persuadé que la Charte elle-même, par son article 14, l’autorisait à pourvoir par ordonnances à la sûreté de l'État, et hanté par le souvenir de 1789 — lui qui avait vu son frère céder de concession en concession jusqu'à l'échafaud —, Charles X signa à Saint-Cloud, le 25 juillet 1830, les quatre ordonnances : suspension de la liberté de la presse, dissolution de la Chambre nouvelle, réforme électorale, convocation des collèges. C'était juridiquement défendable, politiquement téméraire : Paris, travaillé par les journalistes et les sociétés libérales, se couvrit de barricades. Les 27, 28 et 29 juillet — les Trois Glorieuses de la légende révolutionnaire —, les troupes trop peu nombreuses du maréchal Marmont perdirent la capitale, tandis que la meilleure armée du royaume se trouvait devant Alger.
Le roi retira les ordonnances trop tard. À Rambouillet, le 2 août 1830, il abdiqua, et son fils le duc d’Angoulême renonça avec lui, en faveur de l’enfant de neuf ans qui incarnait l’avenir de la race : Henri, duc de Bordeaux — Henri V pour les fidèles. Charles X confia au duc d’Orléans, nommé lieutenant général, le soin de proclamer le jeune roi ; Louis-Philippe proclama, le 9 août, sa propre royauté « des Français ». La branche aînée quittait la scène sur une fidélité trahie.
Le chemin de Görz
Avec une lenteur majestueuse, escorté du deuil silencieux de ses gardes, le vieux roi traversa la Normandie et s’embarqua à Cherbourg le 16 août 1830. L’exil, une seconde fois, l’attendait : Lulworth, puis Holyrood — où l'Écosse retrouva le proscrit de 1796 —, puis le Hradschin de Prague, où il veilla sur l'éducation de son petit-fils, enfin Görz, aux confins de l’Adriatique. Il y menait une vie de prière, d’aumônes et de régularité monacale, portant l’adversité avec une sérénité qui édifiait jusqu'à ses adversaires. Atteint par le choléra, il y mourut saintement le 6 novembre 1836, à soixante-dix-neuf ans, et fut inhumé au couvent franciscain de Castagnavizza, près de Görz, où il repose toujours : seul roi de France dont le tombeau soit en terre étrangère, loin de Saint-Denis, comme en un dernier témoignage de l’exil de la légitimité.
L’histoire libérale a fait de Charles X l’entêté qui perdit son trône ; la justice oblige à voir aussi le prince loyal qui refusa de régner contre sa conscience, l’homme du dernier sacre et de la dernière conquête. Sous son règne court et calomnié, la France prospéra, sauva la Grèce, prit Alger. Fidèle à la parole qu’il aimait à redire — n’avoir pas changé depuis 1789 —, il préféra la couronne perdue à la couronne parjure. Reims garde l'écho de son sacre, dernier chant de la monarchie très chrétienne ; et dans la crypte franciscaine de Castagnavizza, la vieille France royale prie encore, en exil, auprès de son dernier roi sacré.
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