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Bourbons · Règne 1715 – 1774

Louis XV

le Bien-Aimé

Arrière-petit-fils du Roi-Soleil, monté sur le trône à cinq ans, Louis XV régna cinquante-neuf années sur la France la plus peuplée et la plus brillante d’Europe. Vainqueur à Fontenoy, bâtisseur de la place Louis-XV et de l'École militaire, il perdit le Canada mais gagna la Lorraine et la Corse. Son règne, si décrié, mérite mieux que sa légende noire.

« Voyez ce qu’il en coûte de gagner une bataille ; apprenez à ménager le sang de vos sujets »

Paroles de Louis XV au Dauphin sur le champ de bataille de Fontenoy, 11 mai 1745

L’enfant miraculé de l’Europe

La Providence semble avoir voulu que le successeur de Louis XIV fût un miraculé. En 1710, lorsque naît à Versailles le duc d’Anjou, troisième fils du duc de Bourgogne et de la délicieuse Marie-Adélaïde de Savoie, rien ne le destine au trône : son arrière-grand-père règne, son grand-père le Grand Dauphin et son père se tiennent entre lui et la couronne. En moins d’un an, tout s’effondre. Le Grand Dauphin meurt en avril 1711 ; en février 1712, la rougeole emporte coup sur coup la duchesse de Bourgogne, puis le duc, puis, en mars, leur fils aîné le petit duc de Bretagne. Reste un enfant de deux ans, brûlant de fièvre, que sa gouvernante, la duchesse de Ventadour, arrache aux médecins et à leurs saignées. Elle le sauve, et sauve avec lui la branche aînée des Bourbons.

Le 1er septembre 1715, le vieux Roi s'éteint. L’enfant de cinq ans qui lui succède a reçu de lui, dans une scène demeurée fameuse, un ultime conseil : soulager les peuples et ne point l’imiter dans son goût des bâtiments et de la guerre. Toute l’Europe se penche sur ce berceau couronné dont dépend l'équilibre du monde : si l’enfant meurt, la succession d’Espagne se rouvre et le continent s’embrase. Il vivra, et régnera cinquante-neuf ans — le plus long règne de notre histoire après celui de son aïeul.

Le temps de la Régence

Conformément aux lois fondamentales, la régence échoit au premier prince du sang, Philippe d’Orléans, neveu du feu Roi. Homme d’une intelligence supérieure et de mœurs relâchées, le Régent gouverne d’abord par conseils — la polysynodie — avant de revenir aux ministres. Il ose une expérience hardie : confier les finances exsangues du royaume à l'Écossais John Law, dont la banque et la Compagnie des Indes soulèvent une fièvre de spéculation inouïe. Le « système » s’effondre en 1720, ruinant bien des rentiers, mais il a désendetté l'État, ranimé le grand commerce et donné à Lorient et à La Nouvelle-Orléans leur premier essor.

Le jeune Roi, lui, grandit sous la houlette du maréchal de Villeroy et de son précepteur, l'évêque de Fréjus André-Hercule de Fleury, qui gagne pour toujours son cœur. Le 25 octobre 1722, Louis XV est sacré à Reims selon le rite immémorial ; en février 1723, sa majorité est proclamée. Le Régent meurt en décembre de la même année. Après le bref et médiocre ministère du duc de Bourbon, qui a du moins donné au Roi une épouse — la douce et pieuse Marie Leszczynska, fille du roi détrôné de Pologne, mariée en 1725 —, Louis XV appelle aux affaires, en 1726, son vieux maître devenu cardinal.

Le cardinal de Fleury, ou la France heureuse

Les dix-sept années du ministère de Fleury comptent parmi les plus heureuses de l’histoire de France. Ce prêtre économe et pacifique, arrivé au pouvoir à soixante-treize ans, stabilise la monnaie en 1726 — le louis et l'écu ne bougeront plus jusqu'à la Révolution —, restaure le crédit, laisse respirer le commerce. Les routes de Trudaine et des ponts et chaussées deviennent les plus belles d’Europe ; les ports s’enrichissent du trafic des Antilles ; Bordeaux et Nantes resplendissent. La population croît, les campagnes se repeuplent : la France de Fleury est le pays le plus peuplé et le plus prospère du continent.

La diplomatie du cardinal n’est pas moins féconde. La guerre de Succession de Pologne (1733-1738), menée avec mesure pour l’honneur du beau-père du Roi, s’achève par un chef-d'œuvre : Stanislas Leszczynski reçoit les duchés de Lorraine et de Bar, qui reviendront à la France à sa mort. En 1766, la Lorraine devient française sans qu’un coup de canon ait été tiré — dernière grande annexion de la monarchie, préparée trente ans plus tôt par la patience d’un vieillard. Fleury meurt en janvier 1743, presque nonagénaire, laissant le royaume engagé malgré lui dans la guerre de Succession d’Autriche.

Fontenoy et les revers de la gloire

Louis XV décide alors de gouverner par lui-même, à la manière de Louis XIV. En 1744, parti aux armées, il tombe gravement malade à Metz : la France entière se presse dans les églises, et l'élan de ferveur qui accompagne sa guérison lui vaut ce nom que l’histoire lui a gardé — le Bien-Aimé. L’année suivante lui apporte sa plus belle gloire militaire. Le 11 mai 1745, près de Tournai, l’armée du maréchal de Saxe, sous les yeux du Roi et du Dauphin, brise l’infanterie anglo-hanovrienne du duc de Cumberland. Fontenoy, où la tradition place la courtoisie légendaire des officiers — « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » —, ouvre à la France la conquête des Pays-Bas. Or, à la paix d’Aix-la-Chapelle en 1748, Louis XV restitue tout, voulant traiter « en roi, non en marchand ». Le peuple, qui ne comprend pas cette grandeur, murmure qu’il a travaillé « pour le roi de Prusse ».

La suite est plus sombre. Le renversement des alliances de 1756, qui unit la France à l’Autriche, précipite le royaume dans la guerre de Sept Ans, guerre continentale et maritime menée sur trop de fronts. Rossbach humilie l’armée en 1757 — l’année même où le fanatique Damiens frappe le Roi d’un coup de canif, révélant chez Louis XV, qui pardonne, un fond de mélancolie chrétienne. Malgré l’héroïsme de Montcalm, tombé devant Québec en 1759, le Canada succombe sous le nombre. Le traité de Paris du 10 février 1763 arrache à la France la Nouvelle-France et l’essentiel de l’Inde. Blessure immense — mais Choiseul, qui a négocié, prépare déjà la revanche.

Le roi bâtisseur

On ne dira jamais assez ce que la France des villes doit à Louis XV. Paris lui doit sa plus belle perspective : la place Louis-XV — notre place de la Concorde —, dessinée par Ange-Jacques Gabriel entre Seine et Tuileries, ornée de la statue équestre de Bouchardon, achevée en 1763. Il lui doit l'École militaire, fondée en 1751 pour former les jeunes gentilshommes pauvres, dont la façade de Gabriel ferme noblement le Champ-de-Mars ; l'église Sainte-Geneviève, dont le Roi pose la première pierre en 1764 et que Soufflot élève sur la montagne du Quartier latin ; le Petit Trianon, joyau du style qui porte son nom. En province, Bordeaux reçoit sa place Royale au bord de la Garonne, Rennes et Reims les leurs, et Nancy, par la piété filiale de Stanislas, la plus exquise place de l’Europe, dédiée au gendre couronné.

Le règne est aussi celui des Lumières de l’esprit français rayonnant sur toute l’Europe — sciences, manufactures, Sèvres fondée sous la protection royale —, et celui d’une dernière expansion : par le traité de Versailles de 1768, la Corse devient française. L’année suivante y naît, sujet du roi de France, un certain Napoléon Bonaparte. Lorraine et Corse : au bilan des provinces, le Bien-Aimé rend à la France plus qu’il ne lui a coûté.

Choiseul, Maupeou : le sursaut de la monarchie

Le duc de Choiseul domine la politique des années 1758-1770. C’est lui qui conclut, le 15 août 1761, le pacte de famille unissant tous les Bourbons régnants — France, Espagne, Naples, Parme — en une seule maison face à l’Angleterre ; lui qui reconstruit méthodiquement la marine, dont les vaisseaux, offerts par les provinces et les corps du royaume, vengeront 1763 sous Louis XVI ; lui encore qui acquiert la Corse. Mais Choiseul flatte les parlements, qui ne cessent d’empiéter sur l’autorité royale, et pousse à une guerre d’Espagne que le Roi refuse : il est disgracié à la Noël 1770.

Vient alors le dernier acte, le plus méconnu et peut-être le plus royal. Face aux parlements ligués qui bloquent l’impôt et se prétendent représentants de la nation, Louis XV avait déjà rappelé solennellement, lors de la séance dite de la Flagellation, le principe même de la monarchie française :

C’est en ma personne seule que réside la puissance souveraine ; c’est de moi seul que mes cours tiennent leur existence et leur autorité ; c’est à moi seul qu’appartient le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage ; l’ordre public tout entier émane de moi.

Louis XV, discours de la Flagellation au parlement de Paris, 3 mars 1766

En 1771, le chancelier Maupeou passe des paroles aux actes : les parlements rebelles sont dissous, la vénalité des charges de judicature abolie dans les nouvelles cours, la justice rendue gratuite. C’est la plus hardie réforme de l’ancienne monarchie, celle qui, maintenue, eût peut-être épargné à la France la Révolution. L’abbé Terray redresse parallèlement les finances. Le vieux Roi soutient ses ministres contre le déchaînement des libelles : « Je ne changerai jamais », dit-il.

Le 10 mai 1774, la petite vérole emporte Louis XV à Versailles, réconcilié avec Dieu et muni des sacrements. L’histoire, longtemps, ne retint de lui que les ombres — les favorites, dont la marquise de Pompadour et la comtesse du Barry, et le mot apocryphe du « déluge ». Elle redécouvre aujourd’hui un roi intelligent et secret, courageux à Fontenoy, clairvoyant dans sa diplomatie parallèle du Secret du Roi, ferme enfin dans le sursaut de 1771 ; et un royaume de plus de vingt-cinq millions d'âmes, agrandi de deux provinces, couvert de routes, de ports et de places royales — la France dont le monde entier parlait français.

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