Aller au contenu
Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Idée reçue

« L'État, c’est moi »

Verdict : Faux

La phrase n’apparaît nulle part avant 1834 — cent-dix-neuf ans après la mort du roi. Et ce que Louis XIV a réellement dit, sur son lit de mort et dans ses Mémoires, énonce exactement le contraire : que l'État survit au roi, et que le roi lui est dû.

Ce qu’on raconte

En 1655, un Louis XIV de dix-sept ans serait entré botté au parlement de Paris, la cravache à la main, pour interrompre une séance et lancer aux magistrats : « L'État, c’est moi. » La scène condense à elle seule l’absolutisme.

Ce que disent les sources

La séance du 13 avril 1655 a bien eu lieu, et le roi y vint pour faire enregistrer des édits. Le registre du parlement, qui consigne les paroles royales, ne contient pas la formule. Aucun mémorialiste contemporain ne la rapporte — ni Mme de Motteville, ni Guy Joly, ni personne. La cravache et les bottes sont une addition du XIXe siècle.

La phrase apparaît pour la première fois dans l'Histoire physique, civile et morale de Paris de Jacques-Antoine Dulaure, en 1834. Elle y est donnée sans source, dans un ouvrage militant, sous la monarchie de Juillet — au moment précis où il était utile de rappeler ce que valait l’absolutisme.

Ce que le roi a dit

Le contraste est saisissant, car nous avons ses propres mots.

Dans les Mémoires pour l’instruction du dauphin, écrits de sa main, Louis XIV enseigne à son fils que le roi n’est pas propriétaire du royaume mais comptable devant Dieu de ce qu’il en fait, et qu’il doit préférer l’intérêt de l'État au sien propre. Dans la Réflexion sur le métier de roi de 1679, il écrit que l’intérêt de l'État doit marcher le premier, et qu’un prince doit forcer son inclination plutôt que d’y céder.

Et sur son lit de mort, le 26 août 1715, devant son arrière-petit-fils de cinq ans, il prononça la phrase que tous les témoins rapportent :

Je m’en vais, mais l'État demeurera toujours.

C’est l’exacte réfutation de ce qu’on lui prête.

Ce qu’il faut en retenir

Louis XIV a gouverné seul, tenu ses parlements en bride et concentré le pouvoir comme aucun roi avant lui. On peut le lui reprocher. Mais la doctrine qu’on lui attribue — la confusion du roi et de l'État — est précisément celle que les théoriciens de la monarchie française ont toujours refusée.

Le roi n'était pas l'État : il en était le premier serviteur, et les lois fondamentales du royaume s’imposaient à lui comme aux autres.