Silencieux, énigmatique, inflexible, Philippe le Bel a fait passer la couronne des mains du suzerain féodal à celles d’un souverain d'État. Entre la grandeur d’une œuvre administrative sans précédent et les ombres du procès des Templiers, portrait du roi de fer.
« Ce n’est ni un homme ni une bête, c’est une statue »
Le petit-fils de Saint Louis
Philippe naît à Fontainebleau en 1268, second fils de Philippe III le Hardi et d’Isabelle d’Aragon, que la mort emporte dès 1271. La disparition de son frère aîné, en 1276, fait de lui l’héritier du trône ; son mariage, en 1284, avec Jeanne, héritière de Navarre et de Champagne, apporte à la couronne l’une des plus riches principautés du royaume. L’année suivante, Philippe III meurt à Perpignan, au retour de la désastreuse croisade d’Aragon ; le nouveau roi, sacré à Reims le jour de l'Épiphanie 1286, a dix-sept ans. Il commence par liquider prudemment l’aventure aragonaise : ce prince ne fera jamais la guerre par gloire.
Les contemporains furent unanimes sur sa beauté et déconcertés par son silence. Le plus mordant d’entre eux, l'évêque de Pamiers Bernard Saisset, qui devait payer cher sa langue, résuma l'énigme d’un mot demeuré fameux :
C’est le plus bel homme du monde, mais il ne sait que regarder les gens fixement, sans mot dire. Ce n’est ni un homme ni une bête : c’est une statue.
Les historiens débattent encore de ce que cachait ce masque : roi gouverné par ses conseillers, ou maître secret qui les couvrait tous ? Le plus probable est le second. Ce petit-fils de Saint Louis — qu’il fit canoniser en 1297 et dont il invoqua sans cesse la mémoire — était un roi pieux jusqu'à l’ascétisme, convaincu à un degré presque terrible de la dignité sacrée de sa charge. Toute sa politique sort de là : ce que Saint Louis avait fondé en sainteté, Philippe le Bel prétendit l’achever en puissance.
Les légistes et la naissance de l'État
Autour du roi s’affaire une race d’hommes nouvelle : les légistes, juristes de petite noblesse ou de bourgeoisie, nourris du droit romain des universités de Montpellier, d’Orléans et de Bologne. Pierre Flote, puis Guillaume de Nogaret, gouvernent sous le roi ; leur doctrine tient en une formule : le roi de France est empereur en son royaume — au-dessus de lui, nul pouvoir terrestre. À côté d’eux s'élève un homme d’une autre espèce, Enguerrand de Marigny, chevalier normand devenu chambellan puis coadjuteur du royaume, maître des finances et non du droit, qui conduira les dernières années du règne. Sous leur impulsion, les organes de l'État se dégagent de la vieille cour féodale : le Parlement fixe ses sessions et sa procédure, la Chambre des comptes s'ébauche, la chancellerie multiplie enquêtes et registres. Le royaume qu’ils administrent est de loin le plus peuplé de la chrétienté — quinze millions d'âmes au moins — mais le train de l'État coûte plus que ne rendent les revenus du domaine : tout le règne sera une quête d’argent. Décimes levés sur le clergé, maltôte sur les marchandises, emprunts, taxation des Lombards et des Juifs, et surtout mutations monétaires : le roi altère le titre de la monnaie, provoquant en 1306 une émeute parisienne qui le contraint à se réfugier au Temple — chez ces Templiers qu’il abattra l’année suivante. Dante, dans un vers vengeur, flétrit le faussaire de monnaie qui affligeait les bords de Seine. Le trait est cruel mais éclaire l'époque : l'État moderne naissait, et nul n’avait encore inventé l’impôt régulier qui doit le faire vivre.
Le bras de fer avec Boniface VIII
La souveraineté que les légistes édifiaient devait fatalement rencontrer la théocratie pontificale. Le pape Boniface VIII, canoniste altier, interdit en 1296, par la bulle Clericis laicos, toute taxation du clergé sans son aveu ; le roi répliqua en prohibant la sortie de l’or du royaume, tarissant les finances pontificales. Après une trêve, l’arrestation de l'évêque Saisset, accusé de trahison, ralluma la guerre : au pape qui le sommait de s’incliner, Philippe répondit en convoquant à Notre-Dame de Paris, en avril 1302, les prélats, les barons et — fait sans précédent — les députés des bonnes villes : les premiers états généraux de notre histoire approuvèrent la cause du roi. C'était un coup de génie politique : face à Rome, le roi ne parlait plus en son nom, mais au nom du royaume assemblé.
Boniface lança la bulle Unam Sanctam, sommet de la doctrine théocratique ; le roi, guidé par Nogaret, en appela au futur concile. Le 7 septembre 1303, à Anagni, Nogaret et Sciarra Colonna, à la tête d’une troupe, firent irruption dans le palais pontifical pour signifier l’appel au vieux pape — le fameux soufflet est une légende, l’outrage fut réel. Délivré par le peuple de la ville, Boniface mourut un mois plus tard. Le successeur de son successeur, l’archevêque de Bordeaux devenu Clément V, ne quitta plus la France : en 1309, la papauté se fixa en Avignon. L’attentat d’Anagni demeure une tache que rien n’efface ; mais la question posée — le roi tient-il son royaume de Dieu seul ou du pape ? — était de celles que la France ne pouvait esquiver. La réponse d’Anagni, pour brutale qu’elle fût, fonda pour cinq siècles les libertés gallicanes, sans que jamais le royaume cessât de se dire, et d'être, le premier fils de l'Église.
La chute du Temple
Le 13 octobre 1307, à l’aube, sur un ordre secret expédié un mois plus tôt, tous les Templiers de France furent arrêtés le même jour — opération d’une synchronisation stupéfiante, qui révèle mieux que tout discours la force nouvelle de la machine d'État. L’ordre du Temple, milice fondée pour la garde de la Terre sainte, devenu après la chute d’Acre un corps riche, endetté envers personne et créancier du roi, fut accusé de reniement du Christ, d’idolâtrie et de mœurs infâmes. La torture arracha des aveux, que beaucoup rétractèrent ; le grand maître Jacques de Molay lui-même avoua, se rétracta, avoua encore. Clément V tenta de reprendre la main — un document retrouvé naguère aux archives vaticanes atteste qu'à Chinon, en 1308, ses commissaires absolvirent secrètement les dignitaires — mais, pressé par le roi, il trancha au concile de Vienne : la bulle Vox in excelso, en mars 1312, supprima l’ordre sans le condamner, et ses biens passèrent aux Hospitaliers. Le 18 mars 1314, Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay, revenus sur leurs aveux et proclamant l’innocence de l’ordre, furent brûlés comme relaps dans l'île aux Juifs, à la pointe de la Cité, face au palais du roi.
Que faut-il en juger ? Le besoin d’argent ne suffit pas à tout expliquer — le roi ne garda pas les biens du Temple — et l’on ne peut exclure que ce souverain scrupuleux ait cru aux accusations. Mais l’historien doit peser les faits : des aveux obtenus par la question, un procès conduit par la partie poursuivante, un pape qui supprime sans condamner. La grandeur de l'État s’y montre, et aussi son péril : la raison d'État, quand elle s’affranchit de la justice, se condamne elle-même. La légende s’empara vite du bûcher : le grand maître y aurait cité le pape et le roi au tribunal de Dieu avant l’année révolue. Le mot est d’invention postérieure ; mais Clément V mourut en avril 1314, Philippe en novembre, et de cette coïncidence la postérité fit la malédiction des rois maudits.
Le crépuscule du roi de fer
Les dernières années accumulèrent les épreuves. La Flandre, annexée trop vite, s'était soulevée : à Courtrai, en juillet 1302, les milices communales flamandes avaient massacré la chevalerie française — Pierre Flote parmi les morts — et pendu comme trophées les éperons dorés des chevaliers ; il fallut la victoire de Mons-en-Pévèle, en août 1304, où le roi combattit de sa personne avec une bravoure que nul ne lui soupçonnait, pour rétablir l’honneur des lys et arracher au traité d’Athis-sur-Orge Lille, Douai et Béthune. Au printemps de 1314 éclata le scandale de la tour de Nesle : convaincues d’adultère, deux brus du roi, Marguerite et Blanche, furent jetées en prison, leurs amants exécutés à Pontoise. Le vieux roi vit s’effondrer dans le déshonneur l’avenir de sa descendance — et de fait, la question dynastique née de ce scandale devait, quatorze ans plus tard, éteindre la branche directe.
À l’automne, une attaque le foudroya en pleine chasse près de Pont-Sainte-Maxence. Ramené à Fontainebleau, dans le château qui l’avait vu naître, il y mourut le 29 novembre 1314, après avoir recommandé à son fils, dit-on, de vénérer la mémoire de Saint Louis et d’alléger le sort du peuple. Il avait quarante-six ans et laissait un royaume épuisé de taxes, mais agrandi de la Champagne, de Lyon rattachée en 1312, et doté d’institutions que six siècles n’useraient pas.
Grandeur et ombres — le jugement de l’histoire
Nul règne capétien n’a plus divisé les historiens. Les uns voient en Philippe le Bel le fondateur de l'État moderne, le roi qui acheva de transformer la suzeraineté féodale en souveraineté, qui associa le royaume à son gouvernement par les états généraux, qui donna à la France ses cadres administratifs et sa doctrine d’indépendance. Les autres retiennent la fiscalité écrasante, les monnaies altérées, les procès d’intimidation — contre la mémoire de Boniface VIII, contre l'évêque Guichard de Troyes, contre le Temple — où la justice servit trop docilement la politique. Les deux tableaux sont vrais, et c’est leur réunion qui fait la grandeur tragique du personnage : avec le roi de fer, la monarchie française change d'âge, gagnant en puissance ce qu’elle risquait de perdre en douceur paternelle. Ses trois fils moururent en quatorze ans sans laisser d’héritier mâle, et la couronne passa en 1328 aux Valois, ses neveux. Mais l'État qu’il avait forgé, lui, ne mourut pas : c’est avec les institutions de Philippe le Bel que la France allait traverser la guerre de Cent Ans — et survivre.
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