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Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Valois · Règne 1461 – 1483

Louis XI

le Prudent

Sous le feutre usé et les médailles de plomb se cachait le plus profond politique de son siècle. Patient, retors et dévot, Louis XI brisa la puissance bourguignonne, réunit à la couronne la Bourgogne, l’Anjou et la Provence, et couvrit le royaume de postes et de foires.

« De tous ceux que j’ai jamais connus, le plus sage pour se tirer d’un mauvais pas en temps d’adversité, c'était le roi Louis onzième, notre maître »

Philippe de Commynes, Mémoires

Le dauphin indocile

Louis naquit à Bourges le 3 juillet 1423, dans les années les plus noires du règne paternel : fils du « roi de Bourges », il fut l’enfant de la détresse avant d'être l’héritier de la victoire. Marié enfant à Marguerite d'Écosse, formé tôt aux armes et aux affaires, il montra vite un caractère que rien ne plierait : à dix-sept ans, il trempa dans la Praguerie, la révolte des princes contre les ordonnances de Charles VII (1440). Pardonné, il repartit comploter ; exilé de fait dans son Dauphiné (1447), il y gouverna en souverain — créant le parlement de Grenoble, réformant, administrant — jusqu'à ce que la patience paternelle s'épuisât. En 1456, menacé par l’armée royale, il s’enfuit chez le duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui l’installa à Genappe, en Brabant.

Cinq années durant, l’hôte du Bourguignon observa, écouta, apprit — la cour la plus fastueuse d’Occident lui enseignant, mieux qu’aucun livre, les forces et les faiblesses de la maison qu’il devrait un jour abattre. Le 22 juillet 1461, Charles VII mourut sans avoir revu son fils. Sacré à Reims le 15 août 1461, Louis XI chevaucha vers Paris aux côtés de son ancien protecteur, congédia brutalement les serviteurs de son père — première faute, qu’il sut plus tard réparer — et se mit au travail avec une ardeur que nul roi n’avait montrée : en selle ou à sa table d'écriture dès l’aube, dictant sans relâche, voulant tout savoir et tout conduire.

L’apprentissage : la Ligue du Bien public

La haute féodalité comprit vite que ce roi-là ne la laisserait pas vivre. En 1465, les princes se coalisèrent — son propre frère Charles, le comte de Charolais, futur Téméraire, les ducs de Bretagne et de Bourbon — sous le beau prétexte du « Bien public ». La bataille de Montlhéry (16 juillet 1465) fut confuse et sanglante, sans vainqueur ; mais Paris tint pour le roi, et Louis XI acheta la paix en homme qui sait qu’une signature se reprend : par les traités de Conflans et de Saint-Maur, il céda la Normandie à son frère et les villes de la Somme au Bourguignon. Quelques mois plus tard, la Normandie était reprise, et les états généraux de Tours (1468) la déclaraient inaliénable.

L’imprudence de Péronne faillit tout perdre : venu négocier chez Charles le Téméraire en octobre 1468, le roi s’y trouva prisonnier de fait quand éclata la révolte de Liège, que ses propres agents avaient attisée. Il fallut signer un traité humiliant et assister, aux côtés du duc, au châtiment de la ville. Louis XI rentra sans éclat, dénonça le traité dès 1470, et retint la leçon pour toujours : ne jamais se livrer, tout faire faire par d’autres. Quand le Téméraire ravagea la Picardie en 1472, Beauvais l’arrêta — la ville entière aux remparts, et parmi les défenseurs cette Jeanne Hachette dont le nom est resté. La chevauchée bourguignonne s'épuisa comme jadis les anglaises : le royaume avait appris à durer.

Le duel avec le Téméraire

Tout opposait les deux cousins : au duc flamboyant, rêvant de ressusciter entre France et Empire un royaume de Bourgogne et de coiffer une couronne, répondait un roi sans faste qui comptait, écrivait et attendait. Quand Édouard IV d’Angleterre débarqua en 1475 pour prêter main-forte au duc, Louis XI ne livra pas bataille : il négocia. À Picquigny (29 août 1475), l’Anglais s’en retourna chargé d'écus et pensionné — le roi se vantait d’avoir chassé les Anglais avec des pâtés de venaison et de bon vin, là où ses prédécesseurs y avaient usé des armées.

Restait le Téméraire. Louis XI ne le combattit qu'à travers d’autres : son or arma les cantons suisses et le jeune duc René II de Lorraine. La toile se referma en trois batailles : Grandson et Morat (1476), où la piquerie suisse tailla en pièces la plus belle armée d’Occident, puis Nancy, le 5 janvier 1477, où le duc trouva la mort dans la déroute — on retrouva quelques jours plus tard son corps dépouillé, pris dans l'étang gelé. L'« universelle aragne », comme l’appelaient les chroniqueurs bourguignons, n’avait pas paru sur un seul champ de bataille : la plus grande puissance féodale de l’histoire capétienne venait pourtant de s’effondrer dans sa toile.

Le rassembleur de terres

Louis XI se jeta sur l’héritage. Le duché de Bourgogne, apanage masculin éteint, fit retour à la couronne ; la Picardie et le Boulonnais furent occupés. Le mariage de l’héritière Marie de Bourgogne avec Maximilien d’Autriche ouvrit une guerre — grosse d’un affrontement de trois siècles entre la France et la maison d’Autriche — que le traité d’Arras (1482) suspendit à l’avantage du roi : la Bourgogne et la Picardie restaient françaises, l’Artois et la Franche-Comté venaient en dot de la petite Marguerite, promise au dauphin.

Le reste vint sans épée. Dès 1462, l’Aragon avait engagé au roi le Roussillon et la Cerdagne. En 1480 mourut le bon roi René, duc d’Anjou et comte de Provence ; en 1481, son neveu Charles du Maine, dernier des Anjou, légua à la couronne l’Anjou, le Maine et la Provence : Marseille, Aix et Toulon entraient dans le royaume, qui touchait désormais à la Méditerranée. En vingt-deux ans, le domaine royal s'était accru comme sous nul règne depuis Philippe Auguste — et la grande féodalité, décapitée sans guerre civile, ne s’en releva jamais. Louis XI avait cousu, pièce à pièce, le manteau de la France.

Le royaume au travail

Ce politique fut aussi, ce qu’on oublie trop, un économiste-né. C’est lui qui établit, dès 1464, les relais de chevaucheurs échelonnés sur les grands chemins — l’origine de la poste française ; lui qui dota Lyon de ses quatre foires franches (1463) pour capter le grand commerce au détriment de Genève ; lui qui implanta les métiers de la soie à Lyon puis à Tours, fit prospecter les mines, protégea l’imprimerie naissante que la Sorbonne avait accueillie en 1470. Il consultait volontiers marchands et bourgeois, mangeait à leur table, les anoblissait : « qui a le profit a l’honneur », aimait-il à dire. Sa diplomatie elle-même était une industrie — courriers quotidiens, ambassadeurs, pensions versées jusqu’au cœur des cours ennemies : le renseignement, arme royale.

De tous ceux que j’ai jamais connus, le plus sage pour se tirer d’un mauvais pas en temps d’adversité, c'était le roi Louis onzième, notre maître, et le plus humble en paroles et en habits.

Philippe de Commynes, Mémoires

La piété de l’universelle aragne

La légende noire — cages de fer, compère Tristan, roi cauteleux et cruel — fut écrite par les vaincus, et l’histoire moderne en a fait justice sans tout absoudre : le temps était dur, et le roi le fut. Mais nul prince ne fut plus sincèrement dévot. Pèlerin infatigable, il couvrit ses chapeaux de ces médailles de plomb des sanctuaires qu’on a tant raillées, combla Notre-Dame de Cléry où il voulut être enseveli — rompant avec Saint-Denis —, multiplia dons et fondations. En 1483, sentant ses forces décliner après plusieurs attaques, il fit venir de Calabre l’ermite François de Paule, le futur saint fondateur des Minimes, dont il écouta les exhortations à genoux : le vieux politique demandait moins un miracle qu’une bonne mort.

Elle vint le 30 août 1483, au château du Plessis-lèz-Tours, et Commynes atteste qu’elle fut chrétienne et lucide. À sa fille Anne — « la moins folle femme de France », disait-il, car de sage il n’en connaissait point — il laissait la régence ; à son fils Charles VIII, un royaume agrandi, pacifié, prospère, craint de l’Europe entière. La postérité a longtemps préféré la caricature au portrait ; il faut y revenir : entre Philippe le Bel et Henri IV, la France n’eut pas de tête politique mieux faite, ni de règne qui fît davantage pour rassembler la terre française.

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