Duchesse à onze ans, reine à quatorze, couronnée deux fois à Saint-Denis, Anne de Bretagne défendit jusqu'à son dernier souffle l'âme de son duché tout en donnant à la France ses frontières de l’Ouest. Son peuple l’appela la duchesse en sabots ; Nantes garde son cœur dans un écrin d’or.
L’héritière d’un duché convoité
Anne naquit au château des ducs de Bretagne, à Nantes, en janvier 1477, fille aînée du duc François II et de Marguerite de Foix. La Bretagne était alors un État presque souverain, avec son conseil, sa monnaie, ses états et sa fierté ; mais un État sans héritier mâle, que guettait le grand voisin français. L’enfant reçut une éducation de prince : les lettres françaises et latines, la musique, la danse, et ce sens précoce du gouvernement qu’exigeait un héritage aussi périlleux.
Le péril fondit sur elle avant ses douze ans. La guerre dite folle, où son père s'était lié aux ennemis de la régente Anne de Beaujeu, s’acheva dans le désastre de Saint-Aubin-du-Cormier, en juillet 1488 ; le traité du Verger imposa au duc vaincu de ne marier ses filles qu’avec le consentement du roi de France. François II mourut quelques semaines plus tard, le 9 septembre 1488, laissant à une fille de onze ans un duché ruiné, envahi, disputé. Couronnée duchesse à Rennes en février 1489, Anne apprit d’un coup ce que pèsent une couronne et un peuple.
De Maximilien à Charles VIII : la paix de Langeais
Pour sauver l’indépendance bretonne, ses conseillers lui firent épouser par procuration, en décembre 1490, Maximilien d’Autriche, roi des Romains — un époux lointain qui n’envoya ni soldats ni secours. La riposte française fut immédiate : les armées de Charles VIII entrèrent en Bretagne et vinrent assiéger Rennes, où la jeune duchesse tenait avec un courage que même ses adversaires saluèrent. Mais il fallut céder à la force des choses. De la négociation sortit un dénouement que nul n’avait osé prédire : la duchesse épouserait le roi de France lui-même.
Le mariage fut célébré au château de Langeais, à l’aube du 6 décembre 1491, dans une hâte presque secrète. Le contrat était d’une rigueur inouïe : chacun des époux faisait donation à l’autre de ses droits sur la Bretagne, et si le roi mourait sans fils, Anne s’engageait à épouser son successeur — afin que le duché ne s'éloignât jamais de la couronne. Sacrée et couronnée à Saint-Denis en février 1492, la petite duchesse était devenue reine de France. Les années qui suivirent furent cruelles : tous les enfants qu’elle donna à Charles VIII moururent au berceau ou en bas âge, à commencer par le dauphin Charles-Orland, emporté à trois ans, qu’elle pleura d’une douleur dont les témoins furent effrayés. Le 7 avril 1498, le roi lui-même mourut brutalement à Amboise, le front heurté au linteau d’une porte. Anne avait vingt et un ans, point d’enfant vivant, et un contrat qui déjà décidait de sa vie.
Deux fois reine
Redevenue duchesse régnante, elle rentra en Bretagne, rétablit sa chancellerie, fit frapper monnaie à son nom : le monde devait savoir que la Bretagne avait retrouvé sa souveraine. Puis la clause de Langeais s’accomplit. Le nouveau roi, Louis XII, fit prononcer en Cour de Rome la nullité de son mariage avec Jeanne de France et épousa Anne à Nantes, le 8 janvier 1499. Cette fois, la duchesse dicta ses conditions : le nouveau contrat réservait le duché à ses héritiers, garantissait ses droits, ses usages, son administration propre. Deux fois reine de France — cas unique dans notre histoire —, Anne demeura toute sa vie duchesse en exercice, gouvernant la Bretagne depuis la cour de Blois avec une vigilance jalouse.
De cette union naquirent deux filles, Claude en 1499 et Renée en 1510. Autour du mariage de Claude se joua le dernier combat d’Anne : la reine rêvait de la donner à Charles de Habsbourg, pour que la Bretagne échappât à l’absorption ; le roi et son conseil la promirent à François d’Angoulême, héritier présomptif du trône. La raison d'État française l’emporta, et l’histoire lui a donné raison — mais qui ne comprendrait la mère et la duchesse ? En 1505, malade, Anne fit à travers son duché un long pèlerinage, de sanctuaire en sanctuaire, du Folgoët aux églises de Cornouaille. Ce voyage triomphal fixa sa légende : celle d’une souveraine si proche des humbles que le peuple la disait chaussée de sabots comme une paysanne — la duchesse en sabots, dont les chansons bretonnes n’ont jamais laissé mourir le nom.
Une cour de dames et de poètes
Anne fut aussi la première reine de France à tenir véritablement cour. Elle s’entoura d’un cercle nombreux de filles d’honneur qu’elle dotait et mariait comme une mère, imposant autour d’elle une tenue et une piété exemplaires. Elle fit travailler les meilleurs artistes de son temps : Jean Bourdichon enlumina pour elle les Grandes Heures, joyau absolu de la peinture française, où les fleurs de son jardin encadrent la prière ; Jean Marot fut son poète, Jean Lemaire de Belges son indiciaire. Elle institua pour les dames l’ordre de la Cordelière, du nom de cette cordelière franciscaine qu’elle avait prise pour emblème et qui court encore sur les murs de Blois, nouée aux hermines de Bretagne — l’hermine dont la devise, dit-on, était la sienne : plutôt la mort que la souillure.
Le cœur d’or de Nantes
Usée par les grossesses et la maladie, Anne mourut au château de Blois le 9 janvier 1514, à trente-six ans à peine. Le royaume lui fit des funérailles comme aucune reine n’en avait reçu : quarante jours de cérémonies, dont le déroulement, réglé par le héraut Pierre Choque, servit de modèle à toutes les pompes funèbres royales jusqu'à la fin de la monarchie. Selon sa volonté, son cœur fut porté à Nantes pour reposer auprès de ses parents : on l’enferma dans un reliquaire d’or en forme de cœur, couronné de lys et bordé d’hermines, qui porte gravée cette inscription :
En ce petit vaisseau de fin or pur et munde repose ung plus grand cueur que oncque dame eut au munde. Anne fut le nom d’elle, en France deux fois royne, duchesse des Bretons, royale et souveraine.
Quatre mois plus tard, Claude épousait François d’Angoulême ; en 1532, sous le règne de François Ier, l'édit d’Union scella à jamais le destin commun de la Bretagne et de la France — mais une union qui gardait au duché ses états, ses privilèges et ses libertés, comme l’aurait voulu la duchesse. Le cœur d’or, sauvé de la fonte révolutionnaire, se contemple aujourd’hui à Nantes : il demeure le plus juste portrait d’Anne, souveraine au cœur double et non partagé, tout entier breton, tout entier français, et tourné vers Dieu.
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