Aller au contenu
Royaume de FranceMontjoie ! Saint Denis !

Régente de fait pendant la minorité de Charles VIII · 1461-1522

Anne de Beaujeu

La fille de Louis XI, qui gouverna la France à vingt-deux ans

Rôle : Régente de fait pendant la minorité de Charles VIIIDates : 1461-1522

Louis XI mourant lui confia son fils de treize ans et son royaume. Elle avait vingt-deux ans, aucun titre de régente, et contre elle tous les princes du sang. Huit ans plus tard elle rendait à Charles VIII un royaume pacifié et la Bretagne dans la corbeille. Aucune femme n’a mieux gouverné la France, et presque personne ne le sait.

La fille aînée

Anne naît en avril 1461, quelques mois avant que son père ne monte sur le trône. Elle est l’aînée des enfants survivants de Louis XI et de Charlotte de Savoie, et elle grandit dans un monde où l’on complote sans cesse contre le roi.

Louis XI l’observe et la forme. Il l’associe très tôt à ses affaires, lui écrit, la consulte. La tradition lui prête ce jugement sur elle : la moins folle femme de France, car de sage il n’y en a point. Le mot est rapporté plus tard et sent l’anecdote ; il dit du moins ce que le siècle a retenu — que ce roi défiant faisait confiance à sa fille.

En 1473, à douze ans, on la marie à Pierre de Beaujeu, cadet de la maison de Bourbon, de vingt-trois ans son aîné. Le choix est politique : les Bourbons sont trop puissants pour qu’on les laisse à l'écart, trop cadets pour prétendre au trône.

1483

Louis XI meurt le 30 août 1483. Charles VIII a treize ans, une santé fragile et aucune expérience. Le roi défunt n’a pas nommé de régent : il a seulement confié la garde de son fils aux Beaujeu.

C’est une position sans titre, et donc sans protection. Louis d’Orléans, premier prince du sang et futur Louis XII, réclame le gouvernement ; les grandes maisons — Bourbon, Bretagne, Lorraine, Orange — sentent l’occasion de reprendre ce que Louis XI leur avait ôté.

Anne ne se dérobe pas. Elle gouverne avec son mari, mais c’est elle qui décide : les ambassadeurs, les chroniqueurs, ses adversaires eux-mêmes le disent.

Les états généraux, puis la guerre

Elle commence par la manœuvre la plus risquée : convoquer les états généraux, à Tours, en janvier 1484. Ses ennemis comptaient s’en servir contre elle ; l’assemblée, la plus libre qu’on eût vue, réclama des comptes, dénonça les impôts et discuta la régence.

Anne cède sur l’argent, ne cède rien sur le pouvoir, et sort de l'épreuve renforcée : les états s'étaient annulés eux-mêmes en se divisant, et le gouvernement restait aux Beaujeu.

Vient alors la guerre — la Guerre folle, ainsi nommée parce que les princes s’y jetèrent sans cause sérieuse. Orléans passe en Bretagne et s’allie au duc François II. La campagne dure trois ans. Le 28 juillet 1488, à Saint-Aubin-du-Cormier, l’armée royale écrase les coalisés ; Louis d’Orléans est fait prisonnier.

Anne le garde trois ans en prison, puis le libère. Il deviendra roi, et l’ancienne captivité ne l’empêchera pas de la ménager.

La Bretagne

Son chef-d'œuvre est ailleurs. François II mort, sa fille Anne de Bretagne hérite du duché à onze ans, et toute l’Europe se dispute sa main : Maximilien d’Autriche l'épouse même par procuration.

Anne de Beaujeu fait envahir le duché, assiéger Rennes, et impose au terme de la campagne le mariage de la jeune duchesse avec Charles VIII. Il est célébré à Langeais le 6 décembre 1491.

Ce mariage ne réunit pas encore la Bretagne à la France — il faudra 1532 pour cela — mais il en ferme définitivement la porte à l’Empire et à l’Angleterre. Le dernier grand fief indépendant entrait dans l’orbite de la couronne, et il y entrait par contrat.

Les Enseignements

Elle écrivit pour sa fille Suzanne un petit livre — les Enseignements — qui est l’un des rares textes où une femme de gouvernement de ce temps explique comment elle a tenu.

Le ton n’a rien de tendre. Elle y recommande la défiance, l'économie de parole, la maîtrise du visage. Elle avertit sa fille que les hommes flattent pour obtenir, qu’une réputation se perd sur une apparence, et qu’une femme doit avoir raison deux fois pour qu’on le lui accorde une. Elle conseille de ne jamais montrer ce que l’on veut, de laisser parler l’adversaire, et de tenir ses comptes soi-même.

Elle y traite aussi du soin des pauvres et de la conduite d’une maison — car gouverner un duché n'était pas à ses yeux d’une autre nature que gouverner un royaume, seulement d’une autre taille.

On mesure, à ces pages, quelle fut sa position réelle. Elle n’eut jamais le titre de régente ; on l’appelait Madame la Grande, et ses adversaires lui reprochaient d'être une femme chaque fois qu’ils manquaient d’arguments. Elle gouverna huit ans sans autre légitimité que la volonté d’un mort et la compétence qu’elle montrait chaque jour.

Moulins

Charles VIII prend son gouvernement en main en 1491, à vingt-et-un ans. Anne se retire sans résistance et sans disgrâce.

Elle sera duchesse de Bourbon à la mort de son mari, en 1503, et gouvernera le duché comme elle avait gouverné le royaume. Sa cour de Moulins devient un foyer d’art : c’est pour elle que travaille le peintre qu’on appelle le Maître de Moulins, à qui l’on doit son portrait.

Elle écrit pour sa fille Suzanne des Enseignements — un traité d'éducation où une femme de pouvoir explique à une autre comment se conduire dans un monde d’hommes, avec une lucidité qui n’a rien de tendre.

Elle meurt le 14 novembre 1522, à Chantelle. L’année suivante, son gendre, le connétable de Bourbon, passait à Charles Quint et faisait entrer dans la trahison l’héritage qu’elle avait si patiemment tenu.

À lire également