Aucune reine de France n’a été plus noircie qu’elle, et sur des pièces plus minces. Trente années durant, elle tint la place d’un roi que la démence emportait par accès, entre deux partis qui s’entretuaient. Elle y perdit son royaume, et sa réputation lui survécut à peine mieux.
Il faut d’abord dire ce qu’Isabeau n’a pas fait, tant la légende a recouvert les faits. Elle n’a pas déclaré son fils bâtard : le traité de Troyes ne contient rien de tel. Elle n’a pas livré la France par débauche ni par vengeance. Le reste de ce qu’on lui prête — les orgies, les amants, la trahison joyeuse — vient de pamphlets écrits trois siècles après sa mort, que les historiens du XIXe siècle ont recopiés sans les vérifier. L’histoire véritable est moins pittoresque et plus tragique.
Une princesse de Bavière à quinze ans
Élisabeth, fille d'Étienne III de Bavière-Ingolstadt et de Taddea Visconti, naît vers 1370 à Munich. On la marie à Charles VI le 17 juillet 1385 à Amiens, dans une précipitation qui frappa les contemporains : le jeune roi, qui l’avait vue et l’avait voulue, n’attendit pas trois jours. Elle est couronnée à Saint-Denis en 1389, dans des fêtes dont la magnificence resta proverbiale. Elle donnera douze enfants au roi, parmi lesquels le futur Charles VII et Catherine, qui épousera Henri V d’Angleterre.
Sept ans plus tard, tout bascule.
Le roi qui ne reconnaissait plus sa femme
En août 1392, dans la forêt du Mans, Charles VI est saisi d’une crise de démence et taille en pièces sa propre escorte. La maladie ne le quittera plus : par accès de quelques mois, entrecoupés de rémissions, pendant trente ans. Dans ses crises, il ne reconnaissait pas la reine et refusait sa présence, parfois avec violence.
Un royaume gouverné par un roi ainsi frappé n’a plus de centre. Les oncles du roi, puis son frère Louis d’Orléans, puis le duc de Bourgogne Jean sans Peur se disputent le pouvoir. Isabeau entre au conseil de régence en 1393 et le préside à partir de 1403. Sa position est intenable : elle n’a d’autorité que par un mari absent, et chacun des partis la veut pour caution.
Entre Armagnacs et Bourguignons
L’assassinat de Louis d’Orléans par les hommes de Jean sans Peur, le 23 novembre 1407, ouvre trente ans de guerre civile. Isabeau passe d’un camp à l’autre, non par inconstance mais parce qu’elle cherche chaque fois le parti capable de préserver la couronne à son mari et à ses fils. Les Armagnacs la font exiler à Tours en 1417 ; les Bourguignons l’en délivrent. Chaque camp, tour à tour, la présente comme une traîtresse.
C’est de cette guerre de plume que naît sa réputation. Les pamphlets du temps, puis les chroniqueurs qui les copièrent, lui prêtèrent tout : l’adultère avec son beau-frère, la dilapidation du trésor, la haine de son fils. L’historiographie récente a montré la fragilité de ces accusations, dont aucune ne repose sur une pièce contemporaine sérieuse.
Troyes, 1420
Le 21 mai 1420 est signé le traité qui déshérite le dauphin Charles au profit d’Henri V d’Angleterre, lequel épouse Catherine de France et devient héritier du royaume. Isabeau y figure aux côtés du roi, dont l'état ne permettait plus la moindre décision.
Le motif que le traité invoque n’est pas la bâtardise du dauphin, mais son crime : l’assassinat de Jean sans Peur sur le pont de Montereau, l’année précédente, qui avait jeté la Bourgogne dans les bras anglais.
Le traité écarte le dauphin pour les crimes qu’il lui impute, et non pour un doute sur sa naissance : cette dernière accusation ne se lit dans aucune de ses clauses.
Cela n’excuse pas l’acte — la couronne de France n’appartenait ni au roi fou ni à sa femme, et les lois fondamentales du royaume interdisaient précisément qu’on en disposât ainsi. Mais cela le replace dans son ordre : une capitulation politique arrachée à un pouvoir exsangue, non le caprice d’une femme perdue.
Ce que l’histoire lui doit
Isabeau vécut assez pour voir Jeanne d’Arc mener son fils à Reims et pour mourir dans un Paris anglais, le 24 septembre 1435, quelques jours après le traité d’Arras qui réconciliait Charles VII et la Bourgogne. On la conduisit à Saint-Denis par la Seine, sans cortège.
Sa vie pose une question que la monarchie n’avait pas prévue : que faire quand le roi est vivant mais incapable ? Les lois fondamentales réglaient la minorité, la mort, la succession — rien pour la folie. Isabeau a tenu trente ans dans ce vide, avec les moyens d’une femme dans un monde qui ne lui en reconnaissait aucun. Qu’elle y ait échoué se comprend ; qu’on en ait fait la coupable de tout est une injustice que l’histoire, lentement, répare.
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