Espagnole par le sang, petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine et du Plantagenêt, elle devint la plus française des reines. Deux fois régente, elle tint le royaume contre les barons coalisés et l’Angleterre, et donna à la France, avec saint Louis, le roi le plus accompli de son histoire.
L’infante que sa grand-mère vint chercher
Au commencement, il y a un long voyage d’hiver. En 1200, la paix du Goulet exige, pour sceller la réconciliation du Capétien et du Plantagenêt, qu’une infante de Castille épouse l’héritier de France. Aliénor d’Aquitaine, qui approche des quatre-vingts ans, franchit elle-même les Pyrénées pour aller choisir parmi les filles de sa fille. La tradition veut qu’elle ait écarté l’aînée, Urraque, dont le nom eût mal sonné à des oreilles françaises, et désigné la cadette, Blanche, née à Palencia le 4 mars 1188. L’anecdote est peut-être une broderie de chroniqueur ; le choix, lui, fut un coup de génie.
Blanche a douze ans lorsqu’elle épouse, le 23 mai 1200 à Port-Mort, Louis de France, fils de Philippe Auguste. Le mariage se célèbre en terre normande parce que le royaume est alors sous interdit : la jeune reine entre dans l’histoire de France par une porte dérobée. Elle y restera cinquante-deux ans. De ce mariage naîtront une douzaine d’enfants, dont un seul comptera vraiment pour la postérité : Louis, né à Poissy le 25 avril 1214.
Elle n’est pas une épouse d’ornement. Quand, en 1216, les barons anglais offrent leur couronne à son mari et que Philippe Auguste, prudent, refuse d’engager le Trésor royal, Blanche arme des flottes, lève des hommes, vend ses joyaux ; on rapporte qu’elle menaça de mettre ses enfants en gage pour trouver l’argent. L’aventure d’Angleterre échoua, mais la France apprit ce jour-là de quel métal était faite la Castillane.
Le royaume contre une femme
Louis VIII ne régna que trois ans. Revenant de la croisade albigeoise, il meurt à Montpensier le 8 novembre 1226, laissant un fils de douze ans et un testament : Blanche gouvernera. Elle fait sacrer l’enfant à Reims le 29 novembre, moins de trois semaines après la mort du père — vitesse d’une femme qui sait que le temps travaille pour ses adversaires.
Car aussitôt les grands se lèvent. Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, comte de la Marche, Philippe Hurepel, comte de Boulogne et oncle du roi, forment ligue. On raille cette étrangère, cette veuve, cette femme ; on répand contre elle et le légat pontifical les calomnies les plus basses. On tente enfin de s’emparer de la personne du roi : au retour de Vendôme, en 1227, les conjurés guettent l’enfant sur la route d’Orléans à Paris. Blanche le fait enfermer dans la tour de Montlhéry et jette un appel au peuple ; les Parisiens accourent en armes, bourgeois et gens de métier bordant la route sur des lieues, et le roi de France rentre dans sa capitale escorté par ses sujets. Ce jour-là s’est noué, entre la dynastie et la ville, un lien que rien ne dénouera.
La régente désarme la coalition l’une après l’autre : elle détache Thibaud IV de Champagne, achète les uns, assiège les autres, mène en personne les chevauchées d’hiver. En Languedoc, elle conclut le 12 avril 1229 le traité de Paris : Raymond VII de Toulouse, pieds nus devant Notre-Dame, fait pénitence, et sa fille unique épouse Alphonse de Poitiers, frère du roi. En une clause de contrat, le Midi entre dans l’orbite de la Couronne. Aucun roi n’avait fait autant en trois ans.
L'éducation d’un saint
Ce que Blanche a donné de plus précieux à la France, elle ne l’a pas conquis à cheval. Elle a formé un homme. Elle veille sur son fils avec une exigence qui étonne encore : instruction solide, prières régulières, fréquentation des pauvres, horreur du mensonge. Joinville a recueilli de la bouche même de saint Louis la parole qui résume cette éducation :
Elle me faisait entendre qu’elle aimerait mieux que je fusse mort, plutôt que j’eusse commis un seul péché mortel.
Il y eut, dans cette maternité souveraine, de la dureté. Devenue belle-mère, elle supporta mal Marguerite de Provence, que Louis épousa en 1234, et Joinville raconte sans indulgence comment elle séparait les jeunes époux, contraints de se retrouver furtivement dans les escaliers du château de Pontoise. Blanche ne fut pas tendre ; elle fut juste, et son fils, qui souffrit d’elle, ne cessa jamais de la vénérer. Le plus grand roi chrétien du Moyen Âge est sorti de ses mains.
Le gouvernement d’une reine
Deux fois régente — de 1226 à la majorité de Louis IX, puis de 1248 à sa mort pendant que le roi croisait en Égypte —, Blanche gouverne comme un roi. Elle tient les comptes, surveille les baillis, protège les abbayes, fonde Maubuisson près de Pontoise en 1236 et Le Lys près de Melun. Elle protège aussi l’université de Paris, dont elle avait pourtant durement réprimé les troubles de 1229, et l’on doit à son gouvernement la venue d’Albert le Grand et de Thomas d’Aquin dans les écoles du royaume.
Son autorité savait où se placer. En 1251, apprenant que le chapitre de Notre-Dame de Paris retenait dans ses prisons, femmes et enfants compris, des serfs d’Orly qui refusaient une taille arbitraire, et que plusieurs y étaient morts étouffés, la reine se transporta sur les lieux, somma les chanoines de céder, et, devant leur refus, frappa elle-même la porte de la geôle du bâton qu’elle tenait, donnant le signal de l’enfoncer. Les serfs furent libérés et affranchis. Le geste dit tout d’elle : la fille des rois de Castille tenait que le roi de France est le dernier recours du plus faible contre le plus fort, fût-il d'Église.
La même année, quand la révolte des Pastoureaux, née de la ferveur populaire pour le roi captif, dégénéra en pillages, elle la fit disperser sans faiblesse. Elle avait la main dure et le jugement rapide ; le royaume, sous elle, ne connut ni anarchie ni faction.
La mort d’une reine, l’entrée d’une dynastie
Elle s'éteignit le 27 novembre 1252, ayant demandé qu’on la revêtît de l’habit cistercien pour mourir. On la porta à l’abbaye de Maubuisson qu’elle avait fondée ; son cœur alla au Lys. Louis IX, retenu en Terre sainte, apprit la nouvelle des mois plus tard et pleura, dit-on, comme un enfant.
L’histoire retient d’ordinaire les rois. Il faudrait, pour Blanche, retenir aussi les reines : sans elle, la minorité de 1226 s’achevait comme tant d’autres en Europe, dans le démembrement du domaine et l’humiliation de la Couronne. Elle transmit à son fils un royaume plus grand, plus riche et mieux tenu que celui qu’elle avait reçu, et elle lui donna en outre l'âme qui en ferait un saint. Peu de règnes peuvent en dire autant ; et ce règne-là ne porte même pas son nom.
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