Roi à douze ans, canonisé vingt-sept ans après sa mort, Louis IX a porté l’idéal capétien à son sommet. Justicier sous le chêne de Vincennes, bâtisseur de la Sainte-Chapelle, croisé mort devant Tunis, il demeure pour les siècles le modèle du roi très chrétien.
« Cher fils, la première chose que je t’enseigne, c’est que tu mettes ton cœur à aimer Dieu, car sans cela nul ne peut être sauvé »
Le fils de Blanche de Castille
Louis naît le 25 avril 1214 à Poissy — trois mois avant Bouvines, comme si la Providence eût voulu donner au royaume, la même année, sa première victoire et son plus grand roi. Toute sa vie, il aimera se dire « Louis de Poissy », du lieu de son baptême, tenant sa naissance à la grâce pour plus haute que sa naissance au trône. Ce trône vient à lui trop tôt : son père Louis VIII, le vainqueur de La Rochelle, meurt le 8 novembre 1226 au retour de la croisade contre les albigeois, et l’enfant de douze ans est sacré en hâte à Reims, le 29 novembre, tandis que les barons relèvent déjà la tête.
C’est alors que se montre l’une des plus grandes figures féminines de notre histoire : la reine mère, Blanche de Castille, petite-fille d’Aliénor d’Aquitaine, régente du royaume. Espagnole de naissance et Française de cœur, elle brise l’une après l’autre les ligues féodales, retourne le comte de Champagne, tient en respect le Breton Pierre Mauclerc, et clôt par le traité de Paris de 1229 la longue tragédie du Midi : le comte de Toulouse s’y soumet, et le Languedoc prend le chemin de la couronne. À son fils, elle donne mieux qu’un royaume pacifié : une âme. Joinville rapporte qu’elle lui disait qu’elle aimerait mieux le voir mort que coupable d’un seul péché mortel — parole rude, que Louis médita toute sa vie. En 1234, elle le marie à Marguerite de Provence ; le ménage sera fécond, et la reine Marguerite suivra son époux jusque dans la captivité d'Égypte.
La couronne d'épines et la Sainte-Chapelle
En 1239, l’empereur latin de Constantinople, Baudouin II, réduit aux expédients, cède au roi de France la plus insigne relique de la chrétienté : la couronne d'épines du Sauveur, que les Vénitiens tenaient en gage. Louis la fait porter en France et va la recevoir à Villeneuve-l’Archevêque ; puis, dépouillé de ses ornements royaux, pieds nus, en simple chemise, il la porte lui-même sur ses épaules dans Sens, et bientôt dans Paris. Le spectacle saisit les contemporains : le plus puissant roi de la terre s'était fait le portefaix du Christ. D’autres reliques de la Passion suivirent, dont un fragment de la Vraie Croix.
Pour les abriter, Louis fit élever au cœur de son palais de la Cité un reliquaire de pierre et de verre : la Sainte-Chapelle, consacrée le 26 avril 1248, merveille du gothique rayonnant où le mur s’efface devant la lumière. On a remarqué que l'écrin coûta moins cher que la relique — quarante mille livres contre cent trente-cinq mille : c’est que le roi n’achetait pas une œuvre d’art, mais donnait un trône à la couronne du Roi des rois. Paris devenait, aux yeux de la chrétienté, une nouvelle Jérusalem, et la royauté française s’attachait pour toujours au service du Christ : le titre de Roi Très Chrétien, que porteront ses successeurs, trouve ici sa plus pure origine.
Le justicier sous le chêne
Nul trait n’a fait davantage pour la mémoire de Saint Louis que le témoignage de son ami Joinville, sénéchal de Champagne, qui l’avait vu rendre la justice :
Maintes fois il advint qu’en été, il allait s’asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s’accotait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans empêchement d’huissier ni d’autres gens.
L’image n’est pas une idylle : elle résume une politique. Louis IX voulut que la justice du roi fût accessible, incorruptible et miséricordieuse. Dès 1247, il envoie par tout le royaume des enquêteurs, souvent des religieux, chargés de recueillir les plaintes contre ses propres officiers et de réparer les torts — y compris les siens : avant de partir pour la croisade, il fait restituer ce que ses agents ont injustement pris. La grande ordonnance de 1254 moralise l’administration entière : défense aux baillis et sénéchaux d’acheter des terres dans leur ressort, de recevoir des présents, de fréquenter les tavernes et les jeux. Le roi interdit le duel judiciaire dans les cours royales, y substituant l’enquête et la preuve ; il impose la quarantaine-le-roi pour désarmer les guerres privées ; il fait de l’appel au roi le recours suprême de tout sujet lésé. De la cour royale se dégage alors, siégeant à Paris, ce Parlement qui rendra la justice au nom du roi jusqu’en 1790. Et parce qu’une justice sûre exige une monnaie sûre, Louis crée le gros tournois et l'écu d’or, et donne cours à la monnaie royale par tout le royaume : le sceau du roi et la pièce du roi deviennent les deux garanties du droit.
L’arbitre de la chrétienté
Ce règne de justice fit du roi de France le juge des rois. Avec l’Aragon, le traité de Corbeil de 1258 échange des renonciations réciproques et fixe pour des siècles la frontière des Pyrénées. Avec l’Angleterre, le traité de Paris de 1259 stupéfia les conseillers du roi : Louis rendait à Henri III des terres que nul ne lui demandait plus, le Limousin, le Quercy, le Périgord. Mais il s’en expliqua avec une profondeur qui échappa aux habiles : le roi d’Angleterre, disait-il, n'était pas son homme, et le voici qui entrait dans son hommage ; la paix entre leurs enfants valait mieux que des provinces contestées. En janvier 1264, par la Mise d’Amiens, c’est le roi d’Angleterre et ses propres barons révoltés qui remettent leur querelle à l’arbitrage du Capétien. On mesure le chemin parcouru depuis Bouvines : la France ne s’impose plus seulement par les armes, mais par l’autorité morale de son roi. Les papes eux-mêmes, en guerre avec l’empereur Frédéric II, ménagèrent toujours ce souverain qui savait être fils respectueux de l'Église sans jamais abdiquer les droits de sa couronne.
La croix et le sépulcre — les deux croisades
En décembre 1244, une maladie met le roi aux portes de la mort ; à peine revenu à lui, il prend la croix. Quatre ans de préparatifs suivent : Louis fonde de toutes pièces le port d’Aigues-Mortes et embarque le 25 août 1248. Après l’hivernage à Chypre, l’armée enlève Damiette le 6 juin 1249, presque sans coup férir. Mais la marche sur Le Caire s’enlise dans les canaux du delta : à Mansourah, en février 1250, la fleur de la chevalerie se fait tailler en pièces — le comte Robert d’Artois, frère du roi, y périt — et la retraite tourne au désastre. Malade, réduit à l’extrémité, Louis est pris avec toute son armée en avril 1250. Sa conduite en captivité força l’admiration de ses geôliers mêmes : il refusa tout serment contraire à sa foi, négocia sans un mot de faiblesse, paya rançon énorme et rendit Damiette. Au lieu de rentrer, il demeura quatre années en Terre sainte, relevant les murailles d’Acre, de Césarée et de Jaffa, rachetant des captifs — jusqu'à ce que la mort de Blanche de Castille, en novembre 1252, le rappelât en France.
Seize ans plus tard, usé mais inflexible, il reprit la croix. La flotte partit d’Aigues-Mortes en juillet 1270 et parut devant Tunis, dont on espérait, bien à tort, gagner l'émir à la foi. L'été africain fit ce que l’ennemi n’eût pas fait : la dysenterie ravagea le camp, emporta le jeune Jean Tristan, ce fils né jadis à Damiette dans les jours du malheur, puis s’empara du roi. Le 25 août 1270, après avoir reçu les derniers sacrements, Louis mourut étendu sur un lit de cendres, en croisé et en pénitent ; les témoins rapportent qu’on l’entendit soupirer vers cette Jérusalem qu’il n’avait jamais pu délivrer. Ses ossements, ramenés par son fils Philippe III, rejoignirent Saint-Denis au milieu d’une vénération qui tenait déjà du culte.
Le roi devenu saint
Rome ne fit que ratifier la voix du peuple : après une enquête de plus de vingt ans, où défilèrent des centaines de témoins des miracles obtenus au tombeau, Boniface VIII canonisa le roi le 11 août 1297. L'Église inscrivait au catalogue des saints, fait unique dans notre histoire, un roi de France mort dans l’exercice de sa charge — non un moine couronné, mais un époux, un père de onze enfants, un législateur, un chef de guerre. La sainteté de Louis n’est pas à côté de son métier de roi ; elle est dans ce métier même, exercé comme un service de Dieu et des pauvres.
La postérité de Saint Louis est sans équivalent. Ses Enseignements à son fils Philippe demeurent le bréviaire de la royauté chrétienne : aimer Dieu, garder la justice « au pauvre comme au riche », soutenir l'Église, fuir la flatterie. Tous ses successeurs se réclameront de lui ; les Bourbons eux-mêmes monteront sur le trône comme « race de Saint Louis », et c’est son nom que la piété française portera jusqu’en Amérique et aux îles. Le chêne de Vincennes est devenu le symbole même d’une certaine idée de la France : celle d’un pouvoir qui ne se justifie que par la justice, et d’une couronne qui ne s’incline que devant Dieu. Sept siècles ont passé ; le royaume a disparu ; le modèle demeure.
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