Ce n'était qu’un pan de soie vermeille au bout d’une lance dorée, mais quand il paraissait, la France entière était en guerre. Levée sur l’autel de Saint-Denis par le roi en personne, portée par les plus braves chevaliers du royaume, l’oriflamme flotta de Bouvines à Azincourt avant de s'évanouir dans la légende qui l’avait vue naître.
La bannière de l’abbé et du roi
À l’origine, l’oriflamme n’est pas la bannière du roi : c’est celle de l’abbaye de Saint-Denis. Le monastère, seigneur du Vexin français, avait droit à un étendard, que portait à la guerre son avoué, c’est-à-dire son protecteur laïc — le comte de Vexin. Or, lorsque le Vexin fut réuni à la couronne sous Philippe Ier, le roi de France devint lui-même comte de Vexin et avoué de Saint-Denis : humble titre en apparence, mais qui lui donnait l’honneur de porter la bannière du martyr. Ainsi, par un détour féodal dont l’ancienne France avait le secret, le premier des rois de la chrétienté allait à la bataille comme vassal d’un saint.
L’acte fondateur date de 1124. L’empereur germanique Henri V menaçant d’envahir le royaume, Louis VI le Gros courut à Saint-Denis, prit solennellement la bannière sur l’autel et convoqua l’ost de France. Devant la levée en masse qui répondit — princes, barons et communes accourus de toutes les provinces —, l’empereur se retira sans combattre. La monarchie retint la leçon : il y avait, dans cette étoffe consacrée, une puissance de ralliement qu’aucun autre signe n'égalait. Dès lors, chaque grande guerre du roi commencerait au tombeau de saint Denis.
L’objet lui-même était de la plus grande simplicité : un pan de samit ou de cendal vermeil, fendu en pointes à la manière de flammes, orné de houppes de soie verte, fixé au sommet d’une lance dorée — d’où son nom, l'aurea flamma, la flamme d’or. Ni broderie fastueuse, ni pierreries : la couleur seule, ce rouge de sang et de feu, disait tout.
« Montjoie ! Saint Denis ! »
Autour de la bannière s'était formé le cri de guerre de la France : « Montjoie ! Saint Denis ! » Sur l’origine du mot montjoie, les savants disputent encore — tas de pierres jalonnant les routes des pèlerins, colline de la victoire, ou déformation de quelque formule latine — et cette obscurité même dit son ancienneté. Ce qui est sûr, c’est qu’au XIIe siècle déjà, le cri joignait indissolublement le nom du saint patron du royaume à l'élan de la charge : la cavalerie de France s'ébranlait en invoquant un martyr.
La Chanson de Roland, vers 1100, montre à quel point bannière et cri appartenaient déjà à la conscience nationale : Charlemagne y combat au cri de « Munjoie ! », et Geoffroy d’Anjou porte devant lui l'« orie flambe », dont le poète dit qu’elle fut d’abord la bannière de saint Pierre. Les moines de Saint-Denis ne manquèrent pas d’exploiter cette poésie : dans la légende dorée de l’abbaye, l’oriflamme devint l’enseigne même de Charlemagne, rapportée de ses expéditions fabuleuses. L’histoire n’y retrouve pas son compte, mais la royauté y trouvait le sien : porter l’oriflamme, c'était continuer l’empereur à la barbe fleurie, défenseur de la chrétienté.
La levée à Saint-Denis
La levée de l’oriflamme obéissait à un rituel grave, car elle n'était jamais un geste ordinaire. La bannière ne sortait que pour les guerres où le roi marchait en personne, et pour les causes du royaume ou de la chrétienté — jamais pour une querelle privée. Le roi se rendait à Saint-Denis, entendait la messe, priait au tombeau des martyrs ; on descendait les châsses de saint Denis et de ses compagnons sur l’autel ; puis le roi recevait la bannière des mains de l’abbé et la remettait au chevalier choisi pour la porter.
Car on ne s’emparait pas de l’oriflamme : on en était jugé digne. Le porte-oriflamme était élu parmi les chevaliers les plus éprouvés du royaume ; il jurait sur les reliques de la garder jusqu'à la mort, et la tenait déployée au plus fort de la mêlée, où elle attirait tous les coups. La charge fut tenue par quelques-uns des plus beaux noms de la chevalerie française, et plusieurs la payèrent de leur vie — c'était le prix convenu, et nul ne le marchanda jamais. Les chroniqueurs ajoutent que l’oriflamme déployée signifiait la guerre à outrance, où l’on ne faisait point de quartier ; la formule est peut-être plus littéraire que juridique, mais elle mesure la terreur sacrée qui s’attachait à la flamme vermeille.
Des croisades à Azincourt
Pendant trois siècles, l’oriflamme parut sur tous les grands champs de bataille de la monarchie. Philippe Auguste la fit porter à Bouvines, en 1214, au jour le plus glorieux de la vieille France ; saint Louis la leva pour ses deux croisades, et elle passa la mer avec lui ; Philippe le Bel la déploya à Mons-en-Pévèle contre les Flamands, en 1304. La guerre de Cent Ans la vit aux heures les plus sombres : à Crécy, en 1346, elle tomba dans le désastre ; à Poitiers, en 1356, son porteur était Geoffroi de Charny, tenu pour le plus prud’homme de son temps, l’auteur même du Livre de chevalerie — il mourut la tenant embrassée, aux côtés du roi Jean, et l’on ne sait ce qui est le plus beau, de sa mort ou de l’honneur qui l’y avait conduit. En 1382, à Roosebeke, le jeune Charles VI la fit déployer contre les Flamands révoltés : la brume, disent les chroniqueurs, se leva à l’instant où se déploya la bannière, et l’armée y vit un signe du ciel.
La dernière levée eut lieu en 1414, dans les malheurs de la guerre civile. L’année suivante, l’oriflamme était à Azincourt, aux mains de Guillaume Martel, sire de Bacqueville, vieux chevalier qui avait demandé cet honneur comme un couronnement : il périt dans le massacre de la chevalerie française, le 25 octobre 1415, et la bannière disparut avec lui dans la boue de ce jour funeste.
La disparition et la survie du signe
Après Azincourt, jamais plus un roi de France ne leva l’oriflamme. Charles VII vainquit sous d’autres enseignes — et sous l'étendard de Jeanne d’Arc, comme si le ciel avait remplacé une bannière par une sainte. Une oriflamme demeurait pourtant à Saint-Denis, exposée près des châsses : les visiteurs des siècles suivants décrivent une étoffe fanée, aux pointes rongées, dont on ne savait plus si elle était l’ancienne ou quelque copie processionnelle. La Révolution, qui dévasta l’abbaye, l’emporta dans le naufrage du trésor : il ne reste rien aujourd’hui de la flamme vermeille, pas même une relique.
Mais les symboles de cette qualité ne meurent pas tout entiers. Le cri de Montjoie traverse les siècles comme un écho d'épopée, et l’oriflamme demeure, dans la mémoire française, l’image même de la nation assemblée derrière son roi pour la défense du royaume. Ce pan de soie rouge n’a jamais été un drapeau parmi d’autres : il fut, trois cents ans durant, le signe visible d’une alliance entre la France, sa chevalerie et ses saints — et de cette alliance-là, aucune boue d’Azincourt n’a eu raison.