Un roi de vingt ans, sacré depuis huit mois à peine, franchit les Alpes par un chemin réputé impraticable et affronte la plus redoutable infanterie d’Europe. Deux jours et une nuit de combats font de Marignan la bataille des géants, et du jeune François Ier un chevalier armé de la main de Bayard.
Il est des dates que la mémoire française retient sans effort, et 1515 est de celles-là. Mais derrière le chiffre familier se tient l’une des journées les plus âpres de notre histoire militaire, une mêlée de seize heures où la jeune monarchie de François Ier joua son prestige, son trône italien et presque sa vie.
Le contexte
Lorsque Louis XII s'éteint le 1er janvier 1515, son cousin et gendre François d’Angoulême monte sur le trône. Sacré à Reims le 25 janvier, le nouveau roi a vingt ans, une stature d’athlète et l’ambition de reprendre l’héritage italien de ses prédécesseurs. Par son arrière-grand-mère Valentine Visconti, il revendique le duché de Milan, que les Suisses ont arraché aux Français en 1513 après la défaite de Novare et qu’ils tiennent désormais sous leur protection, ayant installé le duc Maximilien Sforza comme un souverain sous tutelle.
Dès l'été 1515, François Ier rassemble à Lyon l’une des plus belles armées qu’ait alignées la couronne. Pour déjouer la surveillance des cols habituels, il fait franchir aux troupes et à l’artillerie le col de Larche, par des sentiers muletiers que les pionniers élargissent à force de bras. L’exploit stupéfie l’Europe : on hisse les canons à la corde au-dessus des précipices. Au débouché des Alpes, Jacques de La Palice et le chevalier Bayard surprennent à Villafranca le condottiere Prosper Colonna, capturé à sa table. La route de Milan s’ouvre, tandis que la diplomatie royale négocie avec une partie des cantons, prêts à se retirer contre finances. Mais le cardinal de Sion, Matthieu Schiner, âme de la résistance helvétique, ranime l’ardeur des contingents restés à Milan. Le 13 septembre, les colonnes suisses sortent de la ville et marchent droit sur le camp français, établi près du bourg de Marignan, à quelques lieues au sud-est.
Les forces en présence
L’armée royale compte environ trente-cinq à quarante mille hommes. Son cœur est la gendarmerie, cette cavalerie lourde où sert la fleur de la noblesse, autour du roi lui-même. L’infanterie mêle les bandes gasconnes et les lansquenets allemands, dont la fameuse « bande noire », vieux adversaires des Suisses. Surtout, Galiot de Genouillac, grand maître de l’artillerie, aligne le plus formidable parc de canons de bronze de l'époque, servi par des canonniers exercés. Enfin, l’alliance vénitienne promet le secours de l’armée de Bartolomeo d’Alviano, qui opère à quelques marches de là.
En face, vingt à vingt-cinq mille Suisses, sans cavalerie ni artillerie digne de ce nom, mais forts d’une réputation d’invincibilité forgée depuis les guerres de Bourgogne. Leurs carrés hérissés de piques, qui avancent au pas de charge sans jamais rompre, ont brisé toutes les armées qui leur furent opposées. Ils marchent vers le camp français avec la certitude de renouveler Novare.
Le déroulement
La première journée et la nuit
Le 13 septembre vers quatre heures de l’après-midi, les têtes de colonnes suisses se jettent sur l’avant-garde du connétable de Bourbon. Leur tactique est éprouvée : atteindre les canons avant qu’ils n’aient fait leur œuvre. La plaine lombarde, coupée de fossés d’irrigation et de vignes, se transforme en champ clos. La gendarmerie charge à plus de trente reprises pour dégager l’artillerie ; le roi lui-même, la lance au poing, combat au milieu de ses gentilshommes. La nuit tombe sans que rien soit décidé, et l’on se bat encore au clair de lune jusque vers minuit, dans une confusion telle que les corps s’affrontent parfois à moins d’une portée de pique sans se reconnaître. François Ier passe la nuit en armes, dormant à peine sur l’affût d’un canon, à portée de voix de l’ennemi. Les trompettes françaises et les cornes des cantons sonnent dans l’obscurité pour rallier les leurs.
La seconde journée
À l’aube du 14, les Suisses reprennent l’assaut avec une résolution intacte. Mais l’armée française a reformé ses lignes pendant la nuit, et cette fois l’artillerie de Genouillac, admirablement servie, ouvre des brèches sanglantes dans les carrés. Chaque charge helvétique se brise sur les canons et les contre-charges de la gendarmerie. Vers le milieu de la matinée, un cri monte du sud : « San Marco ! » L’avant-garde vénitienne d’Alviano débouche sur le champ de bataille. Menacés d’enveloppement, épuisés, les Suisses rompent le combat et se retirent sur Milan en bon ordre, emportant une partie de leurs blessés, sans que nul n’ose les poursuivre de trop près. Ils laissent plusieurs milliers de morts sur le terrain ; les pertes françaises sont lourdes également, et la victoire s’est payée au prix fort.
Le vieux maréchal Trivulce, qui avait vu dix-huit batailles rangées, dira que celles-ci n’avaient été que des jeux d’enfants, et que Marignan fut un combat de géants. Au soir de la victoire, selon une tradition rapportée par les chroniqueurs et chère à la mémoire nationale, le jeune roi voulut être armé chevalier de la main de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, honorant ainsi dans son serviteur la plus haute idée de la chevalerie française.
La portée
Marignan livre le Milanais au roi de France. Maximilien Sforza rend le château de Milan en octobre et s’en va finir ses jours pensionné en France. Mais la portée de la journée dépasse de loin la conquête. Par la paix perpétuelle signée à Fribourg le 29 novembre 1516, les cantons suisses s’engagent à ne plus jamais porter les armes contre le roi de France : de cette réconciliation naît une alliance qui durera près de trois siècles, et les régiments suisses serviront fidèlement la couronne jusqu’au sacrifice héroïque des Tuileries, le 10 août 1792.
L’autre fruit de la victoire est spirituel et politique à la fois. Rencontrant le pape Léon X à Bologne, François Ier conclut avec lui le concordat du 18 août 1516, qui règle pour deux siècles et demi les rapports du trône et de l’autel : le roi Très Chrétien nomme aux évêchés et aux grandes abbayes, le pape confère l’institution canonique. L'Église de France et la monarchie y trouvent un équilibre durable, scellé par une victoire des armes.
Marignan, enfin, fonde un règne. Le roi-chevalier y a gagné, à la pointe de l'épée et dans la poudre des canons, une gloire qui éclaire tout le siècle naissant. La Renaissance française, celle de Chambord et de Fontainebleau, s’ouvre sur ce champ de bataille lombard où un roi de vingt ans veilla en armes, une nuit entière, au milieu de ses gens.
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