Le 17 juillet 1453, sous les murs de Castillon, le vieux Talbot lance ses hommes contre un camp hérissé de canons. En une heure, l’artillerie des frères Bureau couche à terre la dernière armée anglaise de Guyenne. La guerre de Cent Ans vient de finir, et Bordeaux redeviendra française.
Le contexte
En 1450, la Normandie a été reconquise en une année — Formigny, le 15 avril, en fut le sceau. Reste la Guyenne, anglaise depuis le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt, en 1152 : trois siècles de fidélité au roi-duc, entretenue par le commerce du vin vers l’Angleterre, ont fait de Bordeaux une capitale plus anglaise de cœur que bien des villes d’outre-Manche. En 1451, Dunois enlève pourtant Bordeaux et Bayonne presque sans coup férir, à force de capitulations honorables.
La domination française pèse vite : fiscalité royale, officiers du Nord, privilèges rognés. Les notables bordelais envoient secrètement leurs messagers à Londres, et en octobre 1452, John Talbot, comte de Shrewsbury, débarque au Médoc avec une petite armée : Bordeaux lui ouvre ses portes, la Guyenne se soulève. L’hiver passe ; des renforts anglais arrivent au printemps, dont ceux qu’amène son fils, lord Lisle. Charles VII, méthodique, prépare la contre-offensive de l'été 1453 : trois corps convergent vers Bordeaux par des routes séparées, le roi suivant à distance, en stratège. En juillet, l’un de ces corps, où marche la grande artillerie royale des frères Bureau, met le siège devant Castillon, sur la Dordogne, aux portes du Saint-Émilionnais : la place commande la vallée, Bordeaux ne peut la laisser tomber. Talbot, pressé par les habitants, promet d’y voler.
Les forces
Le camp français, adossé à la Dordogne et au ruisseau de la Lidoire, est une nouveauté dans l’art de la guerre : un parc d’artillerie retranché, conçu par Jean Bureau — fossé profond, talus, palissade, tracé sinueux qui permet aux pièces de se flanquer mutuellement. Les chroniqueurs y comptent jusqu'à trois cents bouches à feu, des couleuvrines aux gros calibres, servies par les canonniers de l’ordonnance royale ; autour, hommes d’armes et francs-archers, quelques milliers de combattants ; à l'écart, sur une hauteur, un corps de cavalerie bretonne tenu en réserve. Jean Bureau, bourgeois de Paris devenu maître de l’artillerie, et son frère Gaspard incarnent l’esprit nouveau de la monarchie : la science et le calcul au service du roi.
En face, la dernière grande figure de l’Angleterre continentale. John Talbot, près de soixante-dix ans — la légende le vieillira jusqu'à quatre-vingts —, terreur des campagnes françaises depuis trois décennies, de ceux dont les mères menaçaient les enfants. Capturé à Rouen en 1449, il n’a été libéré que sur serment de ne plus porter l’armure contre le roi de France : il commandera donc sans harnois, monté sur une petite haquenée, vêtu de pourpre — panache et scrupule d’honneur mêlés. Il quitte Bordeaux avec son avant-garde, un millier d’hommes d’armes et d’archers montés ; le gros de l’armée, Anglais et Gascons, suit à plusieurs heures de marche.
Le déroulement
Parti le 16 juillet, marchant toute la nuit, Talbot surprend à l’aube du 17 un détachement de francs-archers logé au prieuré Saint-Laurent, près de Castillon, et le taille en pièces. Ses hommes sont épuisés ; la prudence commanderait d’attendre le gros. Survient alors un messager de la ville : un grand nuage de poussière s'éloigne du camp français. Ce sont en réalité les valets et les chevaux de bagage que Bureau renvoie à l’arrière pour dégager le retranchement. Talbot y lit une retraite : pas question de laisser fuir l’ennemi. Sans reconnaissance, sans attendre ses renforts, il jette son avant-garde à l’assaut.
Les Anglais abordent crânement le talus, plantent un moment leur bannière sur le rebord — et le rempart s’embrase. À bout portant, les trois cents bouches à feu tirent dans la masse ; chaque boulet, disent les chroniqueurs, emporte cinq ou six hommes à la fois. L’assaut se renouvelle pourtant, une heure durant, chaque paquet de renforts arrivant du gros venant nourrir le massacre au lieu de le rompre. Puis la cavalerie bretonne dévale de sa hauteur et prend la ligne anglaise en flanc : tout s’effondre vers la Dordogne. La haquenée de Talbot s’abat, fauchée ; cloué sous sa monture, le vieux comte est achevé d’un coup de hache par un archer. Lord Lisle, sommé par son père de fuir tant qu’il était temps, avait refusé de lui survivre en fuyard : il meurt à ses côtés. Le lendemain, un héraut ne put reconnaître le corps défiguré de son maître qu'à une dent qui lui manquait. Les Anglais laissent plusieurs milliers de morts et de prisonniers ; les pertes françaises, disent les sources du vainqueur, furent d’une légèreté singulière.
La portée
Castillon est d’abord une révolution militaire : pour la première fois, une grande bataille rangée est gagnée principalement par l’artillerie de campagne. Crécy, Poitiers et Azincourt avaient consacré l’arc anglais ; Formigny avait donné le prélude, Castillon donne la démonstration. L’arme savante des frères Bureau — fille de l’impôt régulier, des compagnies d’ordonnance de 1445 et des francs-archers de 1448 — annonce l’armée moderne, celle qui éblouira l’Italie en 1494. La monarchie française y gagne l’instrument de sa puissance pour trois siècles.
La portée politique est immédiate. Castillon tombée, l’armée royale converge sur Bordeaux, qui capitule le 19 octobre 1453 ; Jean Bureau en devient maire, et le Château Trompette s'élève pour tenir la ville. Après trois cents ans, la Guyenne redevient française — définitivement. La guerre de Cent Ans s’achève là, sans traité qui la conclue : Calais restera anglaise jusqu’en 1558, mais plus jamais une armée anglaise ne disputera au roi de France le sol de son royaume. L’année même où Constantinople tombe aux mains des Turcs, l’Occident voit ainsi se fermer son plus long conflit : 1453 est de ces dates charnières où les historiens font volontiers basculer le Moyen Âge.
Charles VII, que ses sujets nommèrent le Victorieux, avait reçu un royaume moribond ; il le laisse unifié, armé, réconcilié. Castillon achève l'œuvre commencée à Orléans par Jeanne d’Arc : le rassemblement de la terre de France sous son roi légitime. Sur la rive de la Dordogne, où la commune s’appelle aujourd’hui Castillon-la-Bataille, s'éteignit le rêve continental de l’Angleterre — et s’accomplit, dans le tonnerre des canons du sacre à venir de la France moderne, la promesse murmurée à Chinon par une bergère de Lorraine.
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