Vainqueur à Marignan à vingt ans, prisonnier à Pavie, bâtisseur de Chambord et protecteur de Léonard de Vinci, François Ier incarne la Renaissance française. Son règne donna au royaume sa langue, ses lettres et l'éclat d’une cour sans rivale.
« De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve »
Le jeune César de Cognac
Rien n'était moins prévu que ce règne. Né à Cognac le 12 septembre 1494, François d’Angoulême appartenait à un rameau cadet des Valois ; il fallut que Charles VIII puis Louis XII mourussent sans fils pour que la couronne, suivant la loi salique, vînt chercher ce cousin. Sa mère, Louise de Savoie, veuve à dix-neuf ans, éleva son « César » dans la certitude passionnée de ce destin, entre sa sœur Marguerite — la future reine de Navarre, perle des lettres françaises — et les romans de chevalerie. Amboise lui donna le goût de l’Italie, les tournois celui de la gloire. Marié à Claude de France, fille de Louis XII et de la duchesse Anne, qui lui apportait la Bretagne, il monte sur le trône le 1er janvier 1515, à vingt ans, et reçoit l’onction à Reims le 25 janvier. Grand, athlétique, ruisselant de jeunesse et d’esprit, il parut d’emblée ce que le siècle attendait : un roi-chevalier doublé d’un prince de la Renaissance.
Marignan, le sacre des armes
Son premier geste fut un coup d'éclat. Revendiquant le Milanais, héritage de son arrière-grand-mère Valentine Visconti, le jeune Roi fait passer les Alpes à son armée et à son artillerie par des cols réputés impraticables, surprenant les défenseurs. Les 13 et 14 septembre 1515, à Marignan, aux portes de Milan, il affronte l’infanterie suisse, réputée invincible depuis un demi-siècle. Deux jours d’une mêlée furieuse, où le Roi charge en personne, où l’artillerie de Galiot de Genouillac disloque les carrés de piques, où l’arrivée des Vénitiens décide de la victoire. Le vieux maréchal Trivulce, qui avait vu dix-huit batailles, dit que celles-là n’avaient été que jeux d’enfants, et Marignan un combat de géants. Au soir de la bataille, selon une tradition chère à la mémoire nationale, le Roi voulut être armé chevalier de la main de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche. Milan tombée, la « paix perpétuelle » de 1516 attacha pour près de trois siècles les cantons suisses au service de la France.
Le Concordat et le Roi Très Chrétien
De la victoire, François Ier tira un fruit plus durable que le Milanais : la rencontre de Bologne avec le pape Léon X, d’où sortit le concordat signé le 18 août 1516. La Pragmatique Sanction de Bourges était abolie ; désormais le Roi nommerait aux évêchés et aux grandes abbayes du royaume, le pape conférant l’institution canonique. Le Parlement et l’Université s’indignèrent, y voyant la fin des élections gallicanes ; il fallut tout le poids de l’autorité royale pour faire enregistrer l’accord. Mais l'œuvre était d’une solidité rare : jusqu'à la Révolution, le concordat de Bologne régla l'Église de France, associant étroitement la couronne et l’autel — le Roi très chrétien devenait, de droit, le patron de l'Église de son royaume, garant de sa foi comme de ses bénéfices. Ce gallicanisme d’accord, et non plus de conflit, fut l’une des assises les plus fermes de la monarchie d’Ancien Régime.
Le prince des arts : Vinci, Chambord, le Collège royal
Nul roi de France n’a fait davantage pour les arts et l’esprit. Dès 1516, François Ier attire en France Léonard de Vinci, l’installe au Clos-Lucé, près d’Amboise, avec le titre de premier peintre, ingénieur et architecte du Roi, et pour tout office celui de converser avec lui : dans ses bagages, le vieux maître apporte la Joconde, que la couronne gardera. Léonard s'éteint le 2 mai 1519 ; la légende, recueillie par Vasari, le fait mourir dans les bras du Roi — les registres placent la cour ailleurs ce jour-là, mais la légende dit la vérité d’une amitié sans précédent entre un monarque et un artiste. La même année 1519 s’ouvre le chantier de Chambord, songe de pierre au cœur des forêts de Sologne : donjon aux quatre tours, terrasses peuplées de cheminées, escalier à double révolution où l’on croit reconnaître une pensée de Vinci. Fontainebleau suit, avec Rosso et Primatice, qui y fondent une école ; Blois, le Louvre rajeuni, les collections royales où entrent Raphaël et Titien préparent de loin nos musées.
L’esprit ne fut pas moins servi que l'œil. En 1530, sur les instances de Guillaume Budé, le Roi institue les lecteurs royaux — grec, hébreu, latin, mathématiques —, libres de tout contrôle de la Sorbonne : ce Collège royal, notre Collège de France, demeure la plus vivante des fondations du règne. Le dépôt légal, créé en 1537, fait de la bibliothèque du Roi la mémoire de tout ce qui s’imprime. La postérité qui le nomma « Père et Restaurateur des Lettres » n’a rien exagéré.
Le duel des géants : Charles Quint et Pavie
Sur cette gloire tomba l’ombre d’un rival. En 1519, l’or des Fugger fit empereur Charles de Habsbourg, déjà roi d’Espagne, maître des Pays-Bas, de Naples et des Amériques : le royaume était enveloppé. Ni l’entrevue fastueuse du Camp du Drap d’or (juin 1520) ne gagna l’Angleterre, ni la fortune ne servit les premières campagnes : Bayard tomba en 1524 en couvrant la retraite. Le 24 février 1525, sous les murs de Pavie, l’impétuosité du Roi, chargeant devant son artillerie qu’il démasquait, livra la noblesse de France aux arquebusiers impériaux : l’armée détruite, les meilleurs capitaines tués, François Ier, son cheval abattu sous lui, combattit à pied jusqu'à ce qu’on le prît. De sa prison, il écrivit à sa mère la lettre demeurée fameuse, que la tradition a resserrée en « Tout est perdu, fors l’honneur » :
Madame, pour vous avertir comme se porte le reste de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve.
Captif à Madrid, malade à en mourir, il signa en janvier 1526 un traité qui cédait la Bourgogne — et le dénonça sitôt libre, comme arraché par la contrainte, les états de Bourgogne déclarant qu’on ne pouvait aliéner la terre de France. La lutte reprit, par ligues et par guerres, ponctuée par la paix des Dames que négocièrent à Cambrai (1529) Louise de Savoie et Marguerite d’Autriche, par le mariage du Roi avec Éléonore, sœur de l’Empereur, et jusque par l’alliance, scandaleuse aux dévots mais profitable au royaume, nouée avec le Grand Turc. Quand François Ier mourut, la France n’avait pas gagné l’Italie, mais elle avait tenu tête au maître de deux mondes : l'équilibre européen, dont elle serait deux siècles l’arbitre, était né de ce duel.
Villers-Cotterêts et la langue du Roi
L’acte le plus durable du règne tient en quelques articles d’une grande ordonnance de réforme de la justice, signée en août 1539 à Villers-Cotterêts sur les conseils du chancelier Poyet : tous les actes de justice et d’administration seraient désormais prononcés et rédigés « en langage maternel françois et non autrement ». Le latin des clercs cédait la place à la langue du Roi et du peuple ; du même texte datent les registres paroissiaux de baptême, ancêtres de notre état civil. Peu de lois ont autant fait pour l’unité française : la langue de Chambord devenait celle du droit, bientôt celle de l’Europe polie.
Les dernières années furent plus sombres. La Réforme, que le Roi avait d’abord regardée avec la curiosité bienveillante d’un humaniste — sa propre sœur Marguerite protégeait les évangéliques —, se fit provocante avec l’affaire des Placards (1534), affichant jusqu'à la porte de la chambre royale des libelles contre la messe : le Roi, atteint dans sa foi et dans sa majesté, passa à la sévérité, et la répression, parfois terrible comme en Provence en 1545, annonça les orages du demi-siècle suivant. Usé par les fatigues et la maladie, François Ier s'éteignit au château de Rambouillet le 31 mars 1547, à cinquante-deux ans, et rejoignit Saint-Denis.
Il laissait à son fils Henri II un royaume agrandi de fait par l'œuvre lointaine de Jacques Cartier — le Canada reconnu dès 1534 au nom du Roi —, doté du Havre, d’une administration rajeunie, d’une cour devenue le foyer du goût européen. Ni Pavie ni les bûchers n’ont entamé son rang dans la mémoire nationale : François Ier reste le roi de Marignan et de Chambord, celui par qui la France de la Renaissance s’est reconnue elle-même — jeune, lettrée, magnifique, et française enfin jusque dans sa langue.
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