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Lieu royal · Chambord, Val de Loire

Le château de Chambord

Le rêve de pierre de François Ier

Région : Chambord, Val de Loire

Au milieu des bois de Sologne, un jeune roi de vingt-quatre ans fit surgir le plus fabuleux château de la Renaissance. Chambord n’a jamais servi à rien — ni forteresse, ni vraie résidence — et c’est précisément sa grandeur : il fut, à l'état pur, le songe d’un roi de France devenu pierre.

Vue gravée du château de Chambord depuis les parterres, par Jacques Rigaud
Jacques Rigaud, Autre vue du château royal de Chambord du côté du parterre, 1748.

Le songe du prince de la Renaissance

Le 6 septembre 1519, dans un repli marécageux de la Sologne où serpentait le modeste Cosson, s’ouvrit l’un des chantiers les plus déraisonnables de l’histoire : François Ier, vainqueur de Marignan mais qui venait d'échouer à ceindre la couronne impériale, entreprenait d'élever un simple « relais de chasse » aux dimensions d’une capitale de songe. Rien ne justifiait Chambord — ni route, ni ville, ni nécessité militaire. Tout, en revanche, y proclamait une idée : montrer au siècle, et d’abord à Charles Quint, ce que pouvait le roi de France.

Le chantier, interrompu par le désastre de Pavie et la captivité du roi, reprit dès 1526 et mobilisa jusqu'à mille huit cents ouvriers. Il en sortit un colosse de tuffeau : quatre cent vingt-six pièces, deux cent quatre-vingt-deux cheminées, soixante-dix-sept escaliers, et cette silhouette unique au monde — un donjon médiéval en plan centré, cantonné de tours rondes, mais couronné d’une forêt de lanternons, de lucarnes et de cheminées sculptées où les voyageurs ont toujours vu une ville suspendue dans le ciel. En décembre 1539, François Ier put y recevoir Charles Quint lui-même : l’empereur, rapportent les témoins, salua dans Chambord « un abrégé de ce que peut l’industrie humaine ».

L’escalier à double révolution

Au centre exact du donjon monte le prodige : un escalier à double révolution, deux vis de pierre enroulées l’une dans l’autre autour d’un noyau ajouré, si bien que deux cortèges peuvent monter et descendre en se voyant sans jamais se rencontrer. Nul document ne nomme l’inventeur de cette merveille, et c’est ici que passe l’ombre la plus illustre : Léonard de Vinci, hôte de François Ier au Clos-Lucé, mort à Amboise le 2 mai 1519, quatre mois avant la pose de la première pierre. Ses carnets regorgent d’escaliers à révolutions multiples et de plans centrés qui annoncent étrangement Chambord ; beaucoup d’historiens reconnaissent dans le donjon l'écho de ses projets pour Romorantin. L’attribution demeure une hypothèse — il faut le dire — mais une hypothèse d’une force singulière : Chambord serait alors le testament d’architecture du plus universel des génies, exécuté par des maçons français à la gloire de leur roi.

L’escalier s’achève en apothéose : la tour-lanterne, plus haute que les tours du château, porte à trente-deux mètres la fleur de lys qui domine tout le domaine. Symbole limpide — toute cette rêverie de pierre converge vers l’emblème de la monarchie très chrétienne.

La salamandre et la couronne

Partout, sur les caissons des voûtes, les frises et les cheminées, court la salamandre couronnée de François Ier — sculptée plus de trois cents fois — avec sa devise : Nutrisco et extinguo, « je m’en nourris et je l'éteins », le bon feu nourri, le mauvais étouffé. Le paradoxe est que le roi bâtisseur n’habita guère son chef-d'œuvre : quelques semaines en tout, au fil d’un règne de trente-deux ans. Chambord n'était pas fait pour être habité, mais pour être montré — écrin de chasses royales et manifeste politique.

Ses successeurs l’entretinrent avec plus ou moins de ferveur. Louis XIV, qui s’y arrêta à plusieurs reprises, fit achever le grand dessein et y goûta des plaisirs royaux : c’est à Chambord que Molière et Lully créèrent devant la cour Monsieur de Pourceaugnac en 1669, puis Le Bourgeois gentilhomme en 1670. Le XVIIIe siècle y logea des hôtes de marque : Stanislas Leszczynski, roi détrôné de Pologne et beau-père de Louis XV, y tint sa petite cour de 1725 à 1733 ; puis le maréchal de Saxe, vainqueur de Fontenoy, y reçut le domaine en récompense et y mourut en 1750, au milieu de ses uhlans.

L’enfant du miracle

Le XIXe siècle donna au château son ultime signification royale. En 1821, une souscription nationale offrit Chambord au duc de Bordeaux, fils posthume du duc de Berry assassiné — « l’enfant du miracle », en qui la vieille France voyait renaître sa dynastie. Devenu en exil le comte de Chambord, chef de la maison de Bourbon, il ne posséda jamais de la France que ce domaine, qu’il ne put visiter qu’une fois, en 1871. C’est de là, en juillet 1871, qu’il data le manifeste qui décida de tout :

« Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d’Henri IV. »

Manifeste du comte de Chambord, 5 juillet 1871

En refusant le drapeau tricolore, le prince refusa un trône qui lui était presque acquis ; on discutera sans fin de cette intransigeance, fidélité sublime pour les uns, occasion perdue pour les autres. Il mourut sans fils à Frohsdorf en 1883, et Chambord passa à ses neveux de Bourbon-Parme, avant que l'État ne l’acquière en 1930. Demeure aujourd’hui le plus vaste parc clos d’Europe — cinq mille quatre cents hectares ceints de trente-deux kilomètres de murs —, veillant sur le château inscrit dès 1981 au patrimoine mondial. Dans le soir de Sologne, quand les cerfs brament sous les tours, Chambord reste ce qu’il fut au premier jour : le rêve d’un roi, offert à la France.