Aucune demeure royale n’a logé tant de souverains si longtemps. Du donjon capétien de Louis VII aux fastes de François Ier et des Bourbons, Fontainebleau fut pendant huit siècles la maison de famille des rois de France — cette « maison des siècles » où chaque règne a laissé sa pierre.
Une demeure capétienne
Fontainebleau apparaît dans l’histoire en 1137, l’année même où Louis VII monte sur le trône : une charte royale y est datée, signe qu’un manoir s'élevait déjà près de la fontaine qui donna son nom au lieu. La forêt de Bière, giboyeuse à souhait, fit le reste : les Capétiens y revinrent sans cesse. En 1169, Thomas Becket, l’archevêque exilé de Canterbury, consacra la chapelle Saint-Saturnin ; saint Louis, qui aimait ce séjour, y fonda en 1259 un couvent de Trinitaires dont l’hôpital soignait les pauvres à la porte du roi. Philippe le Bel, le roi de fer, y naquit en 1268 et vint y mourir en 1314 — premier souverain né et mort dans cette maison qui en verrait tant d’autres.
Du château médiéval subsiste surtout l’empreinte : la cour Ovale actuelle épouse le tracé de la vieille enceinte, autour du donjon dont la masse s’aperçoit encore. Fontainebleau n’a jamais été bâti d’un jet, comme Chambord ou Versailles ; il a crû comme un chêne de sa forêt, cerne après cerne, règne après règne.
François Ier et la nouvelle Rome
Le grand tournant date de 1528. François Ier, revenu de sa captivité de Madrid, décida de fixer près de Paris sa résidence favorite et confia à Gilles Le Breton la métamorphose du vieux manoir : porte Dorée, cour du Cheval Blanc, et surtout la galerie qui porte son nom, trait d’union entre le donjon et le nouveau monastère des Trinitaires. Pour la décorer, le roi fit venir d’Italie le Florentin Rosso, bientôt rejoint par le Bolonais Primatice : de leur collaboration naquit un art sans précédent au nord des Alpes, mariant la fresque au stuc en haut-relief, l’allégorie savante à l'élégance la plus déliée. L'école de Fontainebleau était née ; par la gravure, elle allait répandre dans toute l’Europe les canons du maniérisme français.
Fontainebleau devint alors, selon le mot de Vasari, une « nouvelle Rome » : le roi y rassembla ses collections — la Joconde elle-même orna un temps les appartements —, sa librairie, ses fondeurs et ses orfèvres. La salamandre royale court sur les lambris de la galerie François Ier, au milieu d’un programme peint dont le sens profond, mi-héroïque, mi-mystérieux, continue d’occuper les savants : le prince de la Renaissance y médite en images sur la charge royale.
La salle de bal et les fastes de la cour
Henri II poursuivit l'œuvre paternelle en achevant la salle de bal, l’une des plus nobles salles de fête d’Europe : trente mètres de long, un plafond à caissons de noyer, et les fresques mythologiques exécutées par Nicolò dell’Abbate sur les dessins de Primatice, où Diane chasseresse règne en souveraine — hommage transparent au chiffre du roi, dont le double croissant s’entrelace partout au H couronné. La cheminée monumentale, les tribunes des musiciens, la lumière dorée des hautes fenêtres : tout y respire cette fête aristocratique qui fut l’un des visages de la civilisation française.
Les Bourbons aimèrent Fontainebleau d’un amour constant. Henri IV, qui y fit travailler une seconde école de peintres, agrandit le domaine, creusa le canal, bâtit la cour des Offices ; son fils Louis XIII y naquit en 1601 — la monarchie restaurée s’enracinait dans la vieille maison capétienne. Louis XIV y signa en 1685, dans le cabinet du roi, l'édit dit de Fontainebleau ; il y venait chaque automne pour les chasses, tradition que Louis XV et Louis XVI maintinrent fidèlement. C’est dans la chapelle de la Trinité, sous la voûte peinte par Fréminet, que Louis XV épousa Marie Leszczynska en 1725 ; c’est pour Marie-Antoinette que furent ciselés le boudoir turc et ce boudoir d’argent qui compte parmi les sommets du goût français. Le majestueux escalier en fer à cheval, refait sous Louis XIII par Jean Androuet du Cerceau, accueillait au bas de ses volutes les carrosses de la cour, dont le dernier « voyage de Fontainebleau » eut lieu à l’automne de 1786.
La maison des siècles
« Voilà la vraie demeure des rois, la maison des siècles. »
Le mot est de l’Empereur, et il est juste — même si Fontainebleau n’avait pas besoin de lui pour être royal. L’histoire retiendra que le pape Pie VII y fut retenu captif de 1812 à 1814, et que le 20 avril 1814, dans la cour du Cheval Blanc devenue cour des Adieux, Napoléon embrassa le drapeau de sa vieille garde avant de partir pour l'île d’Elbe. Scène célèbre entre toutes ; elle ne doit pas éclipser les huit siècles qui l’encadrent. Car la Restauration rendit aussitôt la maison à sa destination : Louis XVIII et Charles X y séjournèrent, Louis-Philippe la restaura avec passion et y maria son fils aîné.
Fontainebleau demeure ainsi le témoin le plus complet de la continuité française : trente-quatre souverains, de Louis VII à la fin du XIXe siècle, y ont vécu, chassé, prié, gouverné. Ni ruine ni reconstitution, la « maison des siècles », inscrite au patrimoine mondial en 1981, est peut-être le seul lieu au monde où l’on passe, en enfilade, du Moyen Âge capétien à la Renaissance des Valois et au Grand Siècle des Bourbons — comme on feuillette, chapitre après chapitre, le livre même de la monarchie française.